Syrie : l’axe Trump-MBS

par Pierre Benoit |  publié le 15/05/2025

En levant les sanctions qui frappaient Assad, Trump consacre le changement de camp de la Syrie, qui rompt avec « l’arc chiite » iranien et se rapproche de l’Arabie Saoudite, alliée des Occidentaux.

Des Syriens se sont rassemblés sur la place des Omeyyades, dans le centre de Damas, après un discours du président Ahmad Al-Sharaa concernant la levée par Trump des sanctions américaines contre la Syrie (Photo Rami Alsayed / NurPhoto via AFP)

Mardi soir à Damas, une foule joyeuse a envahi la place des Omeyyades après l’annonce de la fin des sanctions américaines contre la Syrie. Les damascènes ne se sont pas trompés sur la portée de l’événement : les mesures d’isolement économique et politique frappant la Syrie avaient été prises en 2011 contre le régime Assad qui réprimait dans le sang le soulèvement démocratique.

Cinq mois après la chute de la dictature, le nouveau régime syrien trouve une belle occasion de changer de fond en comble ses relations internationales. À la manœuvre pour cette bascule, Mohammed Ben Salman, le prince héritier du Royaume d’Arabie saoudite que tout le monde appelle « MBS », et le président turc Recep Erdogan. Les deux poids lourds du Proche-Orient sont parvenus à convaincre Donald Trump de faire l’ouverture en direction de Damas.

Mardi soir, le patron de la Maison Blanche annonçait à Ryad son intention de « donner une chance » à la nouvelle Syrie. Mercredi matin, il adoubait Ahmed Al-Charaa, l’ancien combattant d’Al Qaida puis chef du groupe islamiste Hayat Tahrir Al Cham dont la tête avait été mise à prix 10.000 dollars par Washington. C’est au cours d’une conférence à laquelle participait en visio le turc Erdogan, que la rencontre du président syrien de 39 ans a eu lieu avec le milliardaire républicain.

Pour le politologue Hasni Abidi, directeur du « Centre de recherche sur le monde arabe » de Genève, ce virage n’est pas tout à fait une surprise : « Le changement de position de Trump a pris à contre-pied sa propre administration. Il résulte d’une pression exercée par le président turc qui reste le parrain d’Ahmed Al-Charaa, et de la proximité entre le prince héritier saoudien et le président américain. La perspective de fortes relations économiques avec Washington et d’un appui américain dans la région y compris avec des facilités militaires aboutit à ce changement ».

Dans sa tournée du Golfe, Trump pratique sa « diplomatie transactionnelle », il voyage avec un fort contingent de grands patrons, il ambitionne la signature prochaine d’un pacte de défense mutuel qui mettrait Ryad à l’abri de toute menace iranienne. En retour MBS a promis à Trump quelques 600 millions de dollars d’investissements. Trump est à son affaire, « big deal », comme toujours.

Au-delà des contrats, la réalité du terrain diplomatique compte beaucoup. Si le prince héritier saoudien qui réclamait la levée des sanctions contre Damas, a eu gain de cause, c’est que Trump lui manifeste toute sa confiance. Ankara, de son côté, est déjà impliqué dans l’avenir de la Syrie puisque la Turquie a cautionné l’offensive des rebelles sur Damas et qu’elle est présente avec son armée le long de sa frontière nord.

Avant Trump, la levée graduelle des sanctions, sur l’énergie et les finances par exemple, avait déjà été lancée par l’UE. Elle avait aussi été évoquée par le président Al-Charaa lors de son passage à l’Élysée le 7 mai. Ainsi, la décision américaine fait sauter le dernier obstacle permet de lancer la reconstruction du pays en ouvrant la voie à des financements à grande échelle.

Lorsque toutes les restrictions seront tombées, on connaît déjà la liste des pays qui chercheront à bon droit des opportunités de contrats : l’Arabie Saoudite et la Turquie bien sûr, le Qatar et les autres pays du Golfe aussi. Après quatorze ans de guerre civile, la Syrie est un pays à refaire.

Au passage, Damas aura totalement changé de registre géostratégique. La dictature de la famille Assad avait aligné le pays sur la Russie et l’Iran comme l’aviation de Poutine en a apporté la preuve, ou les combattants chiites du Hezbollah armé par Téhéran. Deux alliés fort différents, Ryad et Ankara, viennent de prendre le relai. Le nouveau régime de Damas pourra ainsi jouer sur cette dualité pour éviter par exemple que le voisin turc ne devienne par trop encombrant. L’affaire syrienne confirme le recul de l’influence iranienne à travers « l’arc chiite ». Par contrecoup, l’influence saoudienne se développe dans une région dont la recomposition reste bloquée par le conflit israélo-palestinien.

Comment le président Al-Charaa pourra-t-il profiter de l’embellie qui s’offre à son pays ? La question reste ouverte. Les affrontements avec les communautés druze et alaouite ont montré la fragilité de la transition inclusive qu’il a promis.

Pierre Benoit