Taché de réviser son histoire

par Régis Poulain |  publié le 28/11/2025

La prise de position du député insoumis Aurélien Taché sur Taïwan procède à la fois d’une grande ignorance et d’un étrange tropisme prochinois.

Le député Aurélien Tache lors d'un débat à l'Assemblée Nationale. (Photo Quentin De Groeve / Hans Lucas via AFP)

Aurélien Taché a-t-il pris sa carte au Parti Communiste Chinois ? L’Insoumis converti (il a été élu une première fois député en 2017 avec l’étiquette La République En Marche) a vu rouge sur Twitter en début de semaine : attaquant la Première ministre japonaise de droite dure, Takaichi Sanae, il la compare à Nikita Khrouchtchev, pyromane de la crise des missiles de Cuba de 1962. En effet, la PM japonaise a affirmé à la Diète qu’en cas d’attaque de Pékin sur Taïwan, les Forces d’Autodéfense Japonaises (depuis 1945, il est interdit de les appeler « armée ») interviendraient. Joignant le geste à la parole, elle a annoncé l’installation de missiles sol-air d’une portée de 50km sur l’île la plus septentrionale du Japon, près de Taïwan. En remerciement, le président taïwanais Lai Ching‑te s’est mis en scène en train de manger des sushis… De quoi provoquer l’ire du garde rouge Taché, qui n’a rien trouvé de mieux que de twitter « Taïwan est chinoise ».

L’affaire taïwanaise demande un minimum de subtilité et de maîtrise de l’histoire de l’Asie orientale depuis le XIXème siècle. Territoire appartenant à l’empire Qing, l’île de Taïwan a été cédée par le traité de Shimonoseki après la défaite de la Chine face au Japon en 1895. Colonie nippone, elle a vécu sous le joug de Tokyo jusqu’en 1945, date de la rétrocession de l’île à la République de Chine (RC), dirigée par le généralissime Tchang Kaï-Chek. Or, la reprise de la guerre civile chinoise entre nationalistes et communistes mène à l’effondrement de la République, dont les sympathisants fuient sur l’île en 1949, peu de temps avant la proclamation de la République populaire de Chine (RPC) par Mao le 1er octobre. L’île serait sans doute tombée si la guerre de Corée (1950-1953) n’avait pas rallumé la mèche de la guerre froide en Asie : les Américains, qui étaient prêts à lâcher Tchang Kaï-Chek, en ont fait une tête de pont de l’autre côté du Pacifique. Quelque 70 ans plus tard, Taïwan est devenu un « dragon asiatique », leader mondial des semi-conducteurs et le seul pays sinophone démocratique, mais a perdu son siège permanent au conseil de sécurité de l’ONU à cause du rapprochement entre Mao et Nixon. Depuis, seuls 12 pays reconnaissent la RC, contre 183 pour la RPC, une reconnaissance mutuelle étant impossible.

De fait, Aurélien Taché a raison de dire « Taïwan est chinoise » : il n’existe pas de « République de Taïwan », mais bien une « République de Chine » qui proclame encore aujourd’hui son droit à administrer le territoire chinois continental. Mais ce n’est évidemment pas ce que le zélote mélenchoniste veut dire : il soutient le rattachement de la petite île à la RPC par la force, en violation de l’esprit et de la lettre de la Charte des Nations Unies. Notons que cette éventualité divise profondément le Politburo du PCC et que l’ambiguïté maintenue par Xi Jinping n’est pas au goût de tous.

Et les Taïwanais dans tout ça ? Non content de faire le SAV de Pékin, Taché ajoute, dans un verbe essentialisant que l’on croyait interdit de cité à gauche : « Les Taïwanais sont des han, qui est l’ethnie majoritaire en Chine ». A ce compte-là, les Russes du Nord du Kazakhstan pourraient donc rejoindre la mère patrie, les Français annexer la Wallonie et le Val d’Aoste, et les Hongrois se venger du traité de Trianon en récupérant la Transylvanie… Mais les habitants de Taïwan sont lucides : si très peu souhaitent proclamer l’indépendance à cause du risque de guerre que cela provoquerait, ils sont avant tout pour le statu quo. Plus de 60% se considèrent Taïwanais, et moins de 3% chinois (essentiellement des exilés du continent d’un certain âge). Mais pour le campiste prochinois, que vaut la volonté d’un peuple libre face à un régime anti-américain ?

Régis Poulain