Takaichi Sanae, la Thatcher japonaise

par Régis Poulain |  publié le 12/10/2025

Surnommée la « Taliban » par ses adversaires politiques, elle incarne une ligne radicale très appréciée des milieux ultranationalistes. L’accession de la dame de fer nipponne à la tête du parti libéral-démocrate pourrait fragiliser encore plus la démocratie japonaise.

Le candidat Takaichi Sanae du Parti libéral-démocrate (PLD) arrive au siège de l'élection à la direction du parti à Tokyo, au Japon, le 4 octobre 2025. (Photo David Mareuil / Anadolu via AFP)

Début octobre, le PLD, au pouvoir presque sans discontinuité depuis la fin des années 1950 a élu son nouveau président. Et pour la première fois dans ce pays très peu féministe, il s’agit d’une présidente, Takaichi Sanae, 64 ans. Loin de représenter une avancée pour les femmes de l’Archipel, son élection laisse présager des temps difficiles pour le Japon et ses alliés.

Takaichi Sanae a un profil plutôt classique pour une personnalité politique japonaise qui aspire à diriger le PLD. Hormis son amour des motos et du « heavy metal », sa scolarité et son entrée en politique suivent un parcours classique. Représentante de sa région natale de Nara depuis 1993, elle entre pour la première fois au gouvernement en 1998. Elle connaît alors une longue ascension, sous la protection de son mentor Shinzō Abe, figure de l’aile droite du PLD jusqu’à son assassinat en 2022. Après le second retrait d’Abe de la tête du gouvernement, elle reprend le flambeau de l’aile droite du PLD en se présentant à chacune des élections pour la présidence du parti de 2021 à sa victoire finale cette année face au fils de l’ancien Premier ministre Koizumi, étoile montante du parti de 20 ans son cadet.

Le PLD est un parti « d’union des droites » qui englobe des sensibilités très différentes, du libéral pro-américain défenseur de la Constitution et des petites entreprises au négationniste des crimes de guerre japonais favorable au réarmement et proche des intérêts des conglomérats. Les débats internes, souvent violents entre les différentes factions, débouchaient sur des contrats de gouvernement assez courts, d’environ un an. Or, l’ensemble de ce système est tombé comme un château de cartes après l’assassinat d’Abe, qui a révélé des scandales de corruption, de caisses noires, de transfert de mallettes de cash au bénéfice du parti pendant des décennies. S’en est suivi un défilé de premiers ministres et une chute de popularité vertigineuse dans les sondages pour le PLD.

Takaichi Sanae hérite aujourd’hui d’un parti en crise, profondément divisé et qui a perdu deux élections nationales coup sur coup, au point de ne plus tenir qu’une faible majorité relative dans les deux Chambres. Son profil inquiète : le partenaire de coalition historique, le Komeito, parti religieux de centre-droit plutôt progressiste sur les questions de société, a annoncé le 9 octobre la fin son alliance avec le PLD.

Takaichi est soutenue depuis ses débuts par le Nippon Kaigi, une richissime association négationniste qui use de son influence pour empêcher toute reconnaissance des crimes de guerres de la Seconde guerre mondiale. Elle a nié le massacre de Nankin, de 1937, ainsi que l’exploitation sexuelle institutionnalisée par l’armée impériale des femmes coréennes (dites « de réconfort »). En 1994, elle a écrit un livre dans lequel elle louait les qualités électorales… d’Adolf Hitler. Enfin, elle est une habituée du sanctuaire shintoïste de Yasukuni, où les criminels de guerres, comme le général Tojo, sont honorés comme des martyrs.
Xénophobe assumée, Takaichi a particulièrement visé les Chinois pendant la campagne électorale. La première communauté étrangère dans le pays, est accusée par la dirigeante d’être un repère d’agents dormants du PCC, au point d’acheter, dit-elle, des terrains en vue d’une invasion chinoise.

Celle qui a souvent été comparée à Margaret Thatcher, à cause de son positionnement économique néolibéral et de son profil féminin dans un monde d’hommes, risque pourtant de finir en Liz Truss, cette première ministre britannique congédiée en raison de ses positions extrêmes. Elle n’a donné aucun gage d’accommodement à ses partenaires centristes, malgré sa position minoritaire à la Diète. Pire, son principal allié dans le parti, le vieux Taro Aso, a traité la direction du Komeitô de « cancer » dans une récente conférence de presse. Celle que son opposant et ancien Premier ministre Kishida surnomme « la Taliban » pourrait demander au Premier ministre Ishiba, toujours en poste, de convoquer de nouvelles élections. Avec comme risque de se retrouver avec une chambre ingouvernable …

Régis Poulain