Tapie, Sarkozy, même combat
Tout comme celle de Marine Le Pen, et naguère celle de Bernard Tapie, la stratégie de défense de Nicolas Sarkozy met en danger la légitimité de la justice en France. C’est la thèse de l’avocat Éric Dupont-Moretti, alors que la France glisse vers une forme de populisme…
Il n’est ni procureur, ni juge de tribunal mais un grand avocat qui a été quatre années Garde des Sceaux dans deux gouvernements successifs d’Emmanuel Macron. Il ne protège aucune caste, n’a rien d’un gauchiste, et est reconnu par ses pairs comme une figure de la République. Il pourfend, on le sait, le Rassemblement National.
Et pourtant, aux Quatre Vérités sur France 2, Éric Dupont- Moretti attaque vertement la stratégie de défense de Nicolas Sarkozy, incarcéré mardi 21 octobre à la prison de la Santé. L’avocat ne fait pas d’effet de manches : il évoque d’un ton calme l’état de droit : « Il y a une décision de justice, rendue non pas par un magistrat haineux, mais par trois magistrats, au terme d’une décision collégiale et d’un procès qui a duré un mois. Ces trois magistrats ont décidé d’ordonner un mandat de dépôt, différé. Certains dorment en prison dès la fin de l’audience, comme M. Djouhri, et un autre âgé de 80 ans. Ma seule préoccupation est citoyenne. On ne peut pas démolir ainsi toute l’institution judiciaire ».
Utile rappel face au tohu-bohu médiatique que provoque la stratégie de victimisation employée par Nicolas Sarkozy. Chaque citoyen français, affirme l’avocat, doit respecter la loi. Si un ancien président de la République, qui porte en partie l’image de la France, cherche à contester les acteurs et le fonctionnement de la justice, quel exemple donne-t-il au reste de la population ?
Alors qu’une féroce bataille idéologique mondiale se déroule entre les pays populistes qui attaquent les démocraties fragilisées et les pays démocratiques qui tentent de sauver leur modèle en s’accrochant à l’état de droit comme le meilleur rempart contre l’arbitraire des autocraties, comment le préserver si un Nicolas Sarkozy se met à le dénigrer ?
L’avocat poursuit : « En cela, il suit les traces de Marine Le Pen, qui a été jusqu’à mettre en cause la présidente du tribunal correctionnel qui l’a condamnée, au motif qu’elle aurait eu la vocation de devenir magistrate en regardant un documentaire consacré à Eva Joly. Vous imaginez ? Il n’y a plus un prévenu de ce pays qui acceptera une décision de justice sans la contester en des termes délétères pour toute l’institution. Ce n’est pas supportable ».
Ce n’est pas la première fois en France, qu’une telle stratégie de victimisation judiciaire par media interposés, est adoptée par un condamné. Il y a du Bernard Tapie en Nicolas Sarkozy. Il y a vingt-cinq ans, début février 1997, dans un bistrot près de son domicile, les co-auteurs de sa biographie, « Le Flambeur », Airy Routier et moi-même, dînaient avec Bernard Tapie à quelques jours de son incarcération décidée par la juge pour avoir acheté des joueurs du match de foot OM-VA. « Je ne me laisserai pas abattre. Vous verrez, tel Edmond Dantès dans le Comte de Monte-Cristo, je reviendrai », lançait-il alors, bravache. Une attitude qui ressemble à s’y méprendre à celle de Nicolas Sarkozy aujourd’hui.
Bernard Tapie l’adoptera tout le reste de sa vie. Après deux années passées derrière les barreaux, il continuera à clamer son innocence sur ce sujet comme sur les autres, s’estimant jusqu’à son dernier souffle injustement persécuté et floué dans son arbitrage avec le Crédit Lyonnais.
Bien sûr, cette stratégie de la colère permet au justiciable de conserver une certaine estime de soi. Mais elle provoque le débat public entre ceux qui s’indignent de l’incarcération d’un encore présumé innocent sous prétexte qu’il est connu ou puissant, et ceux qui, comme Éric Dupont-Moretti, estiment que la Justice doit être la même pour tous.



