Tartuffe fait la morale
Nestlé vient de remercier son patron, Laurent Freixe. Non pas pour fraude, ou à cause d’une mauvaise stratégie, mais pour une liaison consentie avec une salariée. Une affaire intime, travestie opportunément en faute professionnelle impardonnable par le groupe.
Certains diront que Nestlé a voulu détourner l’attention et faire oublier les vrais problèmes (celui des eaux minérales contaminées par exemple…). Mais c’est pire : dans ce nouveau catéchisme « corporate », la chambre à coucher devient plus scandaleuse qu’un produit dangereux ou qu’une rémunération indécente.
Cette hypocrisie est un principe cardinal du capitalisme contemporain. On brandit l’éthique et la vertu comme des étendards, mais uniquement dans des domaines qui ne menacent pas les intérêts financiers des puissants.
Le patron de Stellantis, a empoché 23,5 millions d’euros en 2023, après un bonus d’entrée de près de 19 millions. Le nouveau patron de Kering, a bénéficié d’un « golden hello » de plus de 15 millions d’euros pour prendre la tête du groupe de luxe. Bob Iger, PDG de Disney, a touché 31,6 millions de dollars en 2023, alors même qu’il annonçait 7 000 suppressions de postes. Elon Musk, chez Tesla, a négocié un plan de rémunération en actions évalué à plus de 50 milliards de dollars. Ces montants démesurés suscitent quelques réactions passagères, vite oubliées. Mais qu’un dirigeant tombe amoureux d’une collaboratrice, et c’est la guillotine.
Et pendant que des inquisiteurs jouent sans respect avec la vie privée des dirigeants, on garde un silence complice sur un scandale autrement plus destructeur : l’optimisation fiscale pratiquée par nombre d’entre eux. Selon l’OCDE, les États perdent chaque année environ 350 milliards de dollars de recettes fiscales du fait de ces pratiques. Ces manœuvres, parfaitement légales mais socialement délétères, privent les finances publiques de moyens colossaux pour l’éducation, la santé, la transition écologique, la défense. Mais là, pas de licenciement, pas de tollé. Silence, on touche.
Ce double standard, d’inspiration américaine, mine la crédibilité même de la gouvernance d’entreprise. Les multinationales font la morale lorsqu’il s’agit de punir les faiblesses humaines, mais elles restent d’une indulgence totale face aux abus systémiques. Le puritain ne fait pas dans la mesure. C’est même à cela qu’on le reconnaît. Tartuffe is not dead …



