Tchaïkovski et le dandy de grand chemin
Eugène Onéguine, célèbre opéra de Tchaïkovski tiré d’un roman de Pouchkine, est mis en scène par l’acteur britannique Ralph Fiennes à l’Opéra Garnier : un enchantement !
Étoles de renard blanc, fourreaux et parures de pierres précieuses. Foulé par les escarpins des élégantes, le majestueux escalier de l’Opéra Garnier bruisse et resplendit. Partout, on entend des « Da, kaniechna » : la plupart des spectateurs sont russes. Chagall aussi, qui a peint le plafond de la salle, une fierté nationale.
À l’entrée, l’acteur Ralph Fiennes, visage émacié, barbe de trois jours, accueille des amis. Il semble anxieux et pour cause : il est le metteur en scène de l’événement lyrique de la saison. Or, pour le Britannique, c’est une première. Eugène Onéguine, pourquoi ? Parce qu’il a lu très tôt le roman de Pouchkine et qu’il y a vingt-six ans, sa sœur Martha en a tiré un film où il interprétait le rôle-titre. Pouchkine, Tchaïkovski, Ralph Fiennes : trois excellentes raisons de découvrir ce chef-d’œuvre.
Une mise en scène signée Ralph Fiennes
Le rideau s’ouvre sur un bois de bouleaux. Dans le parc des Larine, la joviale Olga, « visage rond, un peu sotte », et sa sœur Tatiana, tanagra solitaire et mélancolique, s’affrontent sous l’œil indulgent de leur « nyanya », leur nounou russe. L’une est frivole, l’autre grave. Olga ne lit jamais, Tatiana dévore des romans sentimentaux en vogue (Richardson, Rousseau). Elle rêve de l’homme idéal. Or, il arrive, le voilà. Lenski, le prétendant d’Olga, présente son nouvel ami. Il s’appelle Eugène Onéguine. C’est un jeune rentier pétersbourgeois qui vient de s’installer à la campagne. Sa réputation le précède. Buveur, noceur, joueur, oisif, perfide, franc-maçon et libertin : il faut fuir comme la peste ce dandy de grand chemin. Las ! Tatiana succombe dans les grandes largeurs.
Scénographie, décors et costumes éblouissants ! La littérature russe du XIXe siècle offre (comme chez Tchékhov ou Tolstoï) un saisissant contraste entre les datchas bucoliques et les salons aristocratiques de la ville. Fiennes en joue subtilement. En trois actes, on assiste à deux bals et un duel. Boris Pinkhasovich (Onéguine) est un ténor d’exception, Ruzan Mantashyan vocalise admirablement la douce Tatiana. Les valses, les polonaises et les mazurkas s’enchaînent, euphorisant le public. On se croirait parfois dans Le Guépard de Visconti. Le russe chanté et l’âme slave forment un duo irrésistible.
La genèse d’un chef-d’œuvre lyrique
Flashback : en 1877, Tchaïkovski est en plein spleen. Il aspire à monter un opéra mais peine à trouver un sujet. Puis, il lit Eugène Onéguine. C’est une charge contre les modes du temps, les nouveaux Don Juan, les coquettes idiotes et les romans à l’eau de rose. Il n’y a pas d’action dans ce texte psychologique qui joue sur le ressort éprouvé du « Fuis-la, elle te suit. Suis-la, elle te fuit ». C’est une gageure pour un projet lyrique. Qu’importe, Piotr le prodige rédige en deux jours une adaptation et un an plus tard la composition est terminée. Ce génie n’est guère superstitieux. Il sait pourtant que, comme Lenski (l’ami d’Onéguine), Pouchkine est mort à trente-sept ans à la suite des blessures causées par un duel au pistolet. Le réel télescope la fiction, mauvaise pioche. Deux ans passent, et, contre toute attente, Eugène Onéguine triomphe enfin dans le saint des saints au Théâtre Maly, à Moscou. Tchaïkovski a gagné son pari. Il n’est plus l’homme des ballets, le créateur du Lac des cygnes et de Casse-Noisette. Le voici auréolé du titre de compositeur d’opéra !
Eugène Onéguine, à l’Opéra Garnier, jusqu’au 27 février



