Terres rares : une guerre mondiale silencieuse

par Gilles Bridier |  publié le 29/10/2025

En restreignant ses exportations de terres rares raffinées, dont elle assure 90% de la production mondiale, la Chine menace les filières concurrentes de ses propres productions. La guerre des métaux de demain ne fait que commencer.

Le président américain Donald Trump s'entretient avec le président chinois Xi Jinping, le 30 octobre 2025. Donald Trump et Xi Jinping ont entamé leur première rencontre en face à face depuis six ans, dans le but de parvenir à une trêve pour mettre fin à la guerre commerciale qui a fortement perturbé l'économie mondiale. (Photo ANDREW CABALLERO-REYNOLDS / AFP)

La première spécificité des terres rares est … de ne pas être si rares. Il en existe partout sur la croûte terrestre, mais leur extraction est difficile car elles sont amalgamées avec d’autres minerais et leur concentration est très faible. De sorte que, pour les obtenir, le processus minier est particulièrement polluant. Pour autant – et c’est leur deuxième spécificité – elles sont devenues stratégiques dans tous les secteurs industriels et notamment les secteurs de pointe à base d’électronique, aussi bien dans la téléphonie que l’automobile ou la défense. La sécurité d’approvisionnement en terres rares devient une question de sécurité nationale pour tous les pays qui aspirent à protéger leurs productions domestiques.

Or, troisième spécificité, les terres rares sont extraites aujourd’hui à 60% par la Chine qui, forte de ses pratiques peu vertueuses en matière de protection de protection de l’environnement, produit 90% des terres rares raffinées mises sur le marché mondial. Pékin use de cette situation pour s’imposer dans les rapports de force avec les autres pays. Exit la diplomatie du chéquier ou de la canonnière, place au chantage aux métaux stratégiques et le verrouillage des exportations.

La pression qui se manifeste aujourd’hui sur ces approvisionnements stratégiques est directement liée à la guerre commerciale déclenchée par Donald Trump avec l’augmentation des droits de douane américains. Conséquence logique de ce bras de fer avec Washington : Pékin commença à restreindre les exportations de matériaux stratégiques, avec un point d’orgue le 9 octobre lorsque les restrictions furent durcies, déclenchant un véritable branle-bas de combat aussi bien aux États-Unis qu’en Europe. Et comme les débouchés chinois outre-Atlantique se sont refermés, Pékin exerce un chantage aux métaux stratégiques envers l’Europe pour s’y ménager de nouveaux marchés afin de compenser la baisse de ses exportations aux États-Unis. En Europe, des filières entières sont impactées, voire menacées comme l’automobile en Allemagne. La guerre économique rebondit sur un nouveau terrain d’affrontement où l’Europe est particulièrement désarmée.

Les États-Unis sont à la manœuvre. Bien qu’ils assurent 15% de la production mondiale de terres rares, la priorité de Donald Trump en visite à Tokyo le 28 octobre fut de signer un accord de coopération entre les États-Unis et le Japon pour sécuriser leurs approvisionnements en terres rares. Une semaine plus tôt, Washington avait conclu un accord similaire avec l’Australie.

L’Europe aussi contre-attaque… à contretemps après l’accord conclu entre les États-Unis et l’Ukraine. Après qu’Emmanuel Macron a dénoncé le 23 octobre les effets désastreux de cette politique chinoise en Europe, le ministre allemand des affaires étrangères annulait le lendemain une visite officielle à Pékin. Et le 25 octobre, la présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen a présenté un plan pour réduire la dépendance de l’UE aux terres rares chinoises afin que les 27 ne se retrouvent pas piégés dans le domaine des minerais comme ils le furent dans les énergies fossiles avec leur dépendance à la Russie. Même si l’Europe ne produit pas de terres rares aujourd’hui, l’objectif déjà évoqué en 2023 vise à extraire sur place 30% de ses besoins et à développer le recyclage, d’ici à 2030. Sans trop convaincre pour l’instant.

Rappelons que sur le territoire français, des terres rares extraites dans la Creuse étaient raffinées dans une usine de La Rochelle jusqu’au début du siècle. Mais compte tenu de la pollution générée par cette activité, celle-ci a été délocalisée en Chine. Cependant, elle a repris en avril dernier à l’initiative du chimiste Solvay qui a innové dans une ligne moderne de production et de raffinage de terres rares nécessaires aux aimants permanents utilisés dans les véhicules électriques et les éoliennes offshore, indique la société belge. Deux autres projets sont en cours de réalisation à Lacq, révèle Le Monde. D’autres gisements ont été identifiés en Bretagne, mais jugés pas assez rentables à exploiter pour l’instant. Ces ressources très limitées imposent de trouver d’autres sources d’approvisionnement, notamment avec le Canada, l’Australie ou la Mongolie qui sont déjà des fournisseurs de la France en uranium pour ses centrales nucléaires. Une réflexion dont la France ne pourra faire l’économie, alors que les terres rares sont devenues un enjeu stratégique qui n’est plus à démontrer.

Gilles Bridier