Tony Blair, profession : médiateur

par Pierre Benoit |  publié le 15/10/2025

Figure déjà contestée, l’ancien premier ministre britannique pressenti pour piloter l’avenir de Gaza, a néanmoins un atout : son expérience contrastée des conflits insolubles, en Irlande comme au Proche-Orient.

L'ancien Premier ministre britannique Tony Blair participe à un sommet des dirigeants mondiaux sur la fin de la guerre de Gaza, le 13 octobre 2025 à Charm el-Cheikh, en Égypte. Le président Trump est en Égypte pour rencontrer les dirigeants européens et moyen-orientaux lors de ce qui est présenté comme un sommet international pour la paix, suite à l'accord de cessez-le-feu négocié par les États-Unis pour mettre fin à la guerre dans la bande de Gaza. (Photo YOAN VALAT / POOL / AFP)

Depuis quarante-huit heures, fini le vrombissement des drones, le souffle des bombes. Gaza tourne le dos à la guerre, les chars israéliennes ont reculé parfois de quelques centaines de mètres à peine, mais ils sont toujours là. Pour les Gazaouis, le silence des armes n’est pas complet.

Les milices du Hamas ont refait leur apparition, elles contrôlent les zones laissées vacantes par Tsahal. Beaucoup de règlements de compte dans Gaza ville. Sont visées certaines grandes familles des clans bédouins du sud de l’enclave ayant reçu des armes d’Israël. Dans l’avion du retour à Washington, Donald Trump a jeté le trouble. Il a laissé entendre que les États-Unis avaient donné leur accord pour que la milice islamique reste en place sur une courte période.

Sans transition, on vient passer d’un échange d’otages et de prisonniers au moment le plus fragile, le plus redouté par les acteurs régionaux et occidentaux.

On est déjà plus dans le cadre du plan de paix énoncé par Trump dans le bureau ovale. Il y a quelques jours encore, Emmanuel Macron expliquait que le projet franco-saoudien qu’il avait porté devant l’ONU devait s’articuler avec le schéma américain. Il s’agissait en quelque sorte de compléter des lacunes, de boucher des trous comme le fait que la Cisjordanie n’était nulle part mentionnée dans ce plan en vingt points. « L’unité de Gaza et de la Cisjordanie ne doit pas être un horizon vague », soulignait le président Français.

L’urgence est désormais à la mise en place d’un nouveau cadre administratif pour organiser l’arrivée d’une aide sanitaire, alimentaire massive. Mais le préalable indispensable pour réussir toute initiative est la sécurité des Gazaouis. Dans son discours à l’ONU, Trump avait lancé l’idée d’une Autorité internationale de transition dirigé par Tony Blair sous la houlette de l’Onu.

Sur le moment tout le monde s’est étonné de voir réapparaitre ce nom. L’ancien premier ministre britannique connaît pourtant à fond les dossiers du Moyen-Orient. Entre 2007 et 2015 il était le « chef d’orchestre » du Quartet formé par les États-Unis, la Russie, l’Onu, l’Union européenne pour relancer les accords de paix d’Oslo alors sur le déclin. C’est Georges Bush qui l’avait fait nommer à ce poste. A l’époque on a critiqué sa gestion partiale, surtout le fait qu’il n’a jamais critiqué la colonisation de la Cisjordanie. Aujourd’hui Tony Blair est proche de Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, son meilleur ami est le milliardaire américain Larry Ellison, seconde fortune mondiale.

Et puis, alors premier ministre en 2003, Tony Blair a suivi sans état d’âme Georges Bush dans son expédition militaire pour renverser le dictateur irakien Saddam Hussein. Une option que Jacques Chirac avait alors refusée. A l’époque, parlant de Blair, les opposants à la guerre l’avaient affublé d’un sobriquet resté célèbre, « le caniche de Bush ».

Durant sa longue vie politique l’avocat écossais Blair aura souvent choisi des chemins singuliers. Lorsqu’il prend la tête du parti travailliste en 1994, il n’a qu’une idée : transformer le vieux labour en lui faisant prendre un virage entre l’ancienne tradition socialiste et la droite classique. On a appelé cette troisième voie, « le blairisme ». Elle a sans doute permis de dépoussiérer la social-démocratie britannique pour en faire un parti de centre gauche libéral en économie et proeuropéen. De son passage au 10 Downing Street on se souvient aussi de son regard intense, de son verbe haut et moqueur envers ses détracteurs.

On a oublié une étape qui pourrait faire sens si Tony Blair devient l’administrateur provisoire de la bande de Gaza. C’est lui, en tant premier ministre du Royaume-Unis, qui a signé – avec son collègue d’Irlande, les formations nationalistes représentants l’IRA, les unionistes partisans du maintien de la tutelle de Londres sur l’Ulster – les accords qui ont mis fin au conflit irlandais. C’était le 10 avril 1998. Le pacte conclu à l’époque n’était au départ qu’un engagement pour un cessez-le-feu qui devait être confirmé par un référendum. Tous les partis signataires ont joué le jeu. Aucune étape précise n’avait été fixé en amont : on avait juste ouvert une porte, rejetant à plus tard les questions épineuses, comme les restitutions des armes de l’IRA ou les garanties d’intégrité physique pour les combattants républicains.

On pourrait établir un parallèle, sans doute limité, avec Gaza où le cessez le feu démarre de la même façon, sans que l’on connaisse la suite du programme. À commencer par la question clef du départ des forces israéliennes qui n’a jamais été acté par Netanyahou. Pourtant, les accords sur l’Irlande ont mis un terme à une crise complexe qui durait depuis quarante ans. Tony Blair a su faire preuve d’habilité politique pour mener à bien cette affaire. Il faut dire que les signataires de l’accord dit du « vendredi saint » étaient eux aussi des politiciens chevronnés. Un homme comme Gerry Adams qui portait les couleurs de l’IRA, a très vite su gagner le respect de tous.

C’est exactement ce qui manque aujourd’hui sur la scène palestinienne. On a parlé de Marouane Barghouti, l’ancien responsable du Fatah pour la Cisjordanie, aujourd’hui condamné à perpétuité par la justice israélienne. Netanyahou a barré son nom sur les listes des détenus libérés lundi. Le but du Premier ministre israélien n’a jamais changé : tout faire pour rendre impossible l’idée même d’une Palestine indépendante.

Le moment venu il faudra que Tony Blair se souvienne de son expérience irlandaise pour savoir comment on passe d’un cessez-le-feu à un processus de paix.

Pierre Benoit