Trump à Davos : la reculade du flou
Donald Trump annonce un accord prochain sur le sort de la grande île : volte-face, concessions, incertitudes, la bataille continue.
Cette année, le sommet de Davos ne restera pas comme la grand-messe du monde libéral. Ce fut le one man show d’un clown saisi par l’ivresse de sa toute-puissance, tandis que quelques comparses sillonnaient la salle pour faire les poches des spectateurs médusés.
Trump est arrivé en force à Davos avec pas moins de cinq ministres, dont le secrétaire d’État Marco Rubio et son envoyé spécial et ami Steve Witkoff, qui le suit partout. Il a fallu ouvrir quatre salles de téléconférence supplémentaires pour que tout le monde puisse assister à ce grand moment de téléréalité. Ils étaient tous venus pour le Groenland, mais certains, comme le président Macron, étaient déjà partis la veille.
Rictus dédaigneux aux lèvres, mâchoire volontaire, Trump parlait les mains accrochées à la tribune, en détachant ses mots pour livrer sa position sur ce qu’il appelle avec mépris ce morceau de glace : « J’ai un immense respect pour les Groenlandais et les Danois. Chaque allié de l’OTAN a l’obligation d’être en mesure de défendre son territoire. Et le fait est qu’aucune nation n’est en mesure d’assurer la sécurité du Groenland à l’exception des États-Unis. Nous n’obtiendrons rien tant qu’on ne décide pas d’utiliser la force (…) Les gens pensaient que j’utiliserais la force, mais je n’en ai pas besoin. Je ne veux pas utiliser la force (…) Ils ont le choix : vous pouvez dire oui et nous serons très reconnaissants, ou vous pouvez dire non et nous nous en souviendrons ».
Envolée, pour l’instant, la perspective d’une augmentation de 10 % des droits de douane pour les huit pays, dont la France, qui avaient eu l’outrecuidance d’envoyer quelques dizaines de soldats pour des manœuvres. Mais la menace reste. Trump exige toujours une négociation immédiate pour l’acquisition du Groenland. Le Premier ministre danois a bien eu raison de ne pas avoir fait le voyage de Davos pour éviter l’humiliation lorsque le roi Ubu a confondu plusieurs fois son pays avec l’Islande.
L’OTAN au cœur d’un possible compromis
En quelques jours, les déclarations bellicistes du milliardaire républicain ont fait réagir sèchement les Premiers ministres belge, polonais et britannique. « C’est la fin de l’ordre mondial » avait dit le Premier ministre canadien Mark Carney, qui n’a pas oublié les déclarations annexionnistes de Trump visant son propre pays. Trump n’en a pas parlé, mais rien ne lui échappe. Il sait parfaitement que les bruits de bottes de ces derniers jours ont fait fléchir les marchés.
Le discours de Davos ne visait qu’à faire baisser la pression.
Après son show télévisé, c’est à huis clos que Trump s’est enfermé avec ses ministres pour rencontrer Mark Rutte, le secrétaire général de l’OTAN. Plus tard, il écrivait sur son réseau social que « le cadre d’un futur accord » sur le Groenland avait été dessiné. Dans le duel qui oppose l’administration Trump à l’Europe, cette petite phrase n’est peut-être pas à négliger.
L’ancien Premier ministre néerlandais Mark Rutte est un atlantiste convaincu, tiraillé par les foucades d’un président américain imprévisible. Aujourd’hui patron de l’OTAN, il peut servir à Trump de cheville ouvrière pour trouver une porte de sortie. On remarque en effet qu’au fil de ses déclarations le roi Ubu n’évoque plus beaucoup les terres rares du Groenland. Il focalise davantage sur la position stratégique de l’immense île arctique. L’acquisition de ce territoire lui paraît indispensable pour mettre en place un système défensif multicouche baptisé « Golden Dome ». Pour les stratèges du Pentagone, ce bouclier antimissile doit assurer une inviolabilité de l’espace américain dans l’hypothèse d’une confrontation avec la Chine ou la Russie. Ce qui explique aussi les visées de Trump sur le Canada.
Dans ce contexte, un compromis pourrait voir le jour dans le cadre de l’OTAN. Si l’Alliance peut développer ses infrastructures au Groenland en intégrant le « dôme d’or » dans le cadre de ses missions, il y a peut-être l’amorce d’un arrangement : la souveraineté du Danemark serait préservée pour la forme, de nouvelles bases américaines seraient alors dédiées à la mise en place de ce système de sûreté.
Une pression politique toujours active
Cette hypothèse paraît encore fragile. S’il le faut, Trump pourra toujours abattre sa carte maîtresse : annoncer qu’il met un terme à son soutien à l’Ukraine pour arracher au finish l’acquisition du Groenland. Un « accord de Munich » du XXIe siècle qui consacrerait au passage le triomphe du Tsar Poutine.
À la fin de son discours, Trump n’a pas résisté au plaisir d’envoyer des scuds sur l’Europe, ce continent devenu « méconnaissable » qui « ne va pas dans la bonne direction ». Presque mot pour mot, le discours de J. D. Vance de février dernier à Munich qui annonçait les ruptures aujourd’hui en cours. Cette fois, c’est son patron qui n’a pas apprécié les critiques venues de toutes parts du vieux continent, comme celle de Macron dénonçant à Davos, devant un parterre de chefs d’entreprise, le « retour des ambitions impériales ».
Avant de s’envoler pour Davos, le président milliardaire a écrit au Premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre. Dans ce message, il fait un aveu : il n’a pas reçu le prix Nobel de la paix, donc il ne se sent plus obligé de ne penser qu’à la paix. Passons sur le fait qu’en 2025, il n’aura obtenu qu’un fragile cessez-le-feu à Gaza. Tel un enfant colérique qui n’a pas eu son jouet, il se sent désormais autorisé à faire des colères. Il faudra s’en souvenir pour suivre le prochain programme de téléréalité produit par la Maison-Blanche.



