Trump chef de guerre : « fureur épique » ou coup de poker ?

par Pierre Benoit |  publié le 28/02/2026

Préparée de longue main, l’opération israélo-américaine se fixe des objectifs très ambitieux. Point clé : l’élimination des caciques du régime.

Cette capture d'écran d'une vidéo de huit minutes publiée par le président américain Donald Trump sur son compte X montre une déclaration de ce dernier concernant les frappes américaines contre l'Iran, le 28 février 2026. ( AFP PHOTO / TRUTH SOCIAL @REALDONALDTRUMP )

Des volutes de fumée noire dans le ciel de Téhéran, des bombardements sur les villes, des missiles s’abattant contre les centres névralgiques du pays. Des sirènes qui retentissent, en Israël comme en Iran et dans les pays du Golfe. Dans une vidéo postée au matin du 28 février, Donald Trump annonce des « opérations de combat majeures » contre l’Iran. « Notre objectif est de défendre le peuple américain en éliminant les menaces imminentes que représente le régime iranien… Ses activités menaçantes mettent directement en danger les États-Unis, nos troupes, nos bases et nos alliés à travers le monde ».

Une offensive coordonnée Washington-Jérusalem

Avant même que Trump ne prenne la parole, Jérusalem annonçait une frappe préventive sur l’Iran « pour éliminer les menaces ». Le dôme de défense antimissile « Arrow » fonctionne, il avait déjà été efficace lors de la « guerre des douze jours » en juin dernier. Des missiles iraniens ont visé toutes les bases américaines installées dans les pétromonarchies du Golfe : Al-Udeid au Qatar, Al-Salim au Koweït, Al-Dhafra aux Émirats arabes unis, ainsi que le port de la marine américaine situé à Bahreïn. Ce conflit portera deux noms : « Fureur épique » pour Washington, « Lion rugissant » pour Israël.

Cette double dénomination ne doit pas faire illusion : depuis la première offensive de juin dernier, Américains et Israéliens préparent ensemble une guerre d’envergure contre l’Iran. L’armada réunie par la flotte américaine au large des côtes iraniennes en était le présage.

Objectif stratégique : décapiter le régime

Pendant des mois, les deux états-majors ont mis leurs dispositifs au point avec pour but stratégique d’abattre le régime des mollahs. Au moment des manifestations contre la vie chère de décembre et janvier derniers, la concentration des forces navales n’était pas achevée. La répression du soulèvement populaire dans un bain de sang – on parle de quelque 30 000 morts – ne correspondait pas au calendrier du Pentagone. Le guide suprême, lui, avait bien compris qu’il était dos au mur.

La répression n’a jamais cessé depuis lors, mais curieusement des négociations se sont enclenchées entre Washington et Téhéran par le biais d’Oman. Qui avait le plus besoin de gagner du temps ?

Il y a eu trois séances de pourparlers, la toute dernière s’est tenue jeudi à Genève. À ce moment, les diplomates omanais annonçaient que les Iraniens, se contentant d’une simple industrie nucléaire civile, renonçaient à enrichir de l’uranium pour fabriquer une charge nucléaire. Trop tard, le nucléaire n’était déjà plus le seul sujet. Dans son discours sur l’état de l’Union, Trump avait ajouté la question des missiles iraniens qui pouvaient atteindre les bases militaires américaines existant dans la région. Il avait même émis l’idée d’une menace balistique qui pourrait menacer un jour… le territoire des États-Unis ! Enfin, quelques heures à peine avant de lancer sa guerre, Trump grondait dans son coin, faisant savoir qu’il n’était pas content de la manière dont les Iraniens discutaient à Genève…

Très vite, les opérations de juin dernier vont apparaître comme un pâle reflet du conflit qui démarre. D’ores et déjà, les frappes américaines et israéliennes visent les installations nucléaires, les rampes de lancement de missiles, tous les organes politiques et militaires du régime des mollahs, à commencer par les unités des « gardiens de la révolution » qui sont l’épine dorsale du régime.

On remarque cependant un découpage dans l’attribution des cibles : «Un partage des rôles en effet, souligne le général Trinquand (*), puisque les Israéliens sont mieux renseignés au sol avec le Mossad, qui est très infiltré en Iran. C’est donc lui qui va donner les cibles politiques, en particulier celles des Pasdarans. Pour les cibles stratégiques, missiles ou nucléaires, les Américains possèdent le renseignement. Il y a donc une complémentarité ».

Pari sur une fracture interne

Le facteur temps est aussi un élément décisif dans cette logique de ciblage aérien qui a été choisie. « Les Américains et les Israéliens sont capables de frapper pendant une bonne semaine, poursuit Dominique Trinquand. La clef réside dans le profil des personnages de la hiérarchie qui peuvent être éliminés. Par cette stratégie, on tente de rallier une partie du régime. S’ouvrirait alors une seconde phase, transitoire, où la population pourrait s’exprimer. Pour l’instant, Reza Pahlavi a demandé aux Iraniens de rester à l’abri, d’attendre le moment où il y aurait une bascule du régime ».

D’une certaine façon, Trump évoquait à demi-mot cette même perspective. S’adressant aux Iraniens dans sa déclaration de guerre, il leur enjoignait de rester pour l’instant à l’abri, mais de se préparer à « prendre le contrôle de (leur) destin ».

En annonçant que son but de guerre est d’abattre le régime des ayatollahs, Trump fait un pari redoutable, sachant que le régime est capable des pires extrémités pour se maintenir. Même avec des coups de massue répétés, il paraît hasardeux de miser sur des fractures dans l’appareil répressif du régime, de chercher ainsi un point de bascule où les mollahs lâcheraient si vite le pouvoir après 47 ans d’une tyrannie absolue.

À moins que nous n’ayons pas encore une vue d’ensemble sur le déroulé du scénario. La présence de commandos du Mossad et de forces spéciales américaines n’est pas impossible. À ce stade, l’opération israélo-américaine a toutes les apparences d’un coup de poker.


(*) Dominique Trinquand, politiste, dernier ouvrage: « D’un monde à l’autre », Robert Laffont.

Pierre Benoit