Trump : la Constitution, connais pas
Quand Donald Trump affirme ne pas savoir s’il doit respecter la Constitution américaine, il ne révèle pas seulement son ignorance, mais dévoile un projet. Derrière cette désinvolture, se cache une attaque frontale contre l’ordre démocratique.
Par SÉBASTIEN LÉVI
Un aveu aussi décomplexé qu’inquiétant. À la question pourtant simple qui lui était posée sur le fait de savoir s’il devait respecter la Constitution des États-Unis, Trump a répondu de manière désarmante : « Je ne sais pas, je ne suis pas avocat » …
Pour rappel, le moment clé de la prestation de serment d’un nouveau président américain le 20 janvier survient quand lorsque ce dernier jure sur la Bible, devant le chef de la Cour Suprême « d’honorer, de défendre et protéger la Constitution des États-Unis, avec l’aide de Dieu ».
Trump affirme donc ne « pas savoir » quelle est sa principale obligation. Il faut, une nouvelle fois, lui reconnaître une forme de sincérité. Il exprime à voix haute ce que ses détracteurs lui reprochent sur l’incompréhension profonde qu’il a de sa fonction, à rebours de tous ses prédécesseurs depuis George Washington.
L’homme qui a un avis sur tout, de la pression des douches jusqu’aux aux éoliennes (sujets récurrents de ses diatribes), sans oublier la bande de Gaza comme « terrain » propice à la construction d’une riviera « magnifique », ou encore sur le Canada à transformer en 51ème état, admet soudainement une ignorance sur sa principale responsabilité en tant que président des États-Unis.
Cette déclaration devrait alerter ceux qui refusent de voir le changement profond de régime que Trump entend mettre en œuvre au cours de sa présidence, avec le soutien et les encouragements d’idéologues et think tanks conservateurs et réactionnaires, au premier rang desquels le Heritage Foundation et son « project 2025 », véritable plateforme programmatique de Trump 2.0, qui veut casser l’état fédéral et en réduire au maximum les prérogatives.
Leur vision repose sur une interprétation littérale de la Constitution, longtemps tenue pour marginale, faisant du pouvoir exécutif la seule véritable autorité dans le pays. C’est en ce sens qu’il faut comprendre les coupes budgétaires massives dans des ministères comme celui de l’Éducation, la volonté de destruction systématique d’agences fédérales indépendantes comme USAid ou NIH (National Institute of Health), et d’affaiblissement des contrepouvoirs comme le Congrès, la Justice, mais aussi la presse ou les universités.
Dans son approche commune des affaires et de la politique, les règles ne sont pour Trump que des obstacles qu’il convient de franchir ou d’éviter, et l’idée même de contrepouvoirs lui est étrangère. N’ayant travaillé que pour l’entreprise qui porte son nom (ou plutôt celui de son père dont il a hérité et dilapidé une partie de la fortune), l’abus de bien social dans les affaires est pour lui curiosité. En politique, son approche relève plus de d’une vision monarchique ou autocratique que celle de dépositaire temporaire de la charge de la présidence, comme l’indique la Constitution.
Lors des cérémonies de naturalisation, tout nouveau citoyen américain prête serment et offre son allégeance à la Constitution des États-Unis (« I pledge allegiance to the Constitution of the United States »), et non à un président ou à un roi. C’est donc la définition même de la citoyenneté américaine et de l’« American experiment » (l’expérience américaine) qui est remise en cause par la réponse glaçante de Trump à une question qui ne se posait pas pendant les 250 premières années d’existence des États-Unis, jusqu’à sa présidence.



