Trump instaure le visa idéologique aux frontières

par Sébastien Lévi |  publié le 15/12/2025

Dévoiler des pans entiers de sa vie numérique sera désormais nécessaire pour entrer aux États-Unis. Inédite, cette mesure de contrôle idéologique aux frontières du pays illustre, pour qui en doutait encore, le tournant autoritaire assumé de l’administration Trump.

Le président américain Donald Trump assiste à une cérémonie de signature dans le Bureau ovale de la Maison Blanche à Washington, le 11 décembre 2025. (Photo d'Alex WROBLEWSKI / AFP)

Le président américain vient de franchir une nouvelle étape dans son agressivité envers les autres pays en exigeant de leurs visiteurs qu’ils dévoilent leur activité sur les réseaux sociaux pour pouvoir rentrer aux États-Unis. Plus qu’une lubie, un marqueur décisif de la dérive liberticide de l’administration en place.

Il est symptomatique que cette mesure soit annoncée quelques jours après la publication du document de doctrine stratégique des États-Unis. Elle montre la double éthique et l’hypocrisie d’un gouvernement américain qui ose sermonner les Européens pour non-respect supposé de la liberté d’expression … et s’empresse de fouler aux pieds ce principe en inspectant l’historique de ceux souhaitant s’aventurer sur son sol. Réponse symbolique mais en rien anodine : le Danemark a annoncé le même jour qu’il considérait les États-Unis comme un adversaire potentiel. Un revirement saisissant eu égard à l’atlantisme historique du pays.

Ce contrôle numérique des visiteurs prouve que le « leader du monde libre » devient chaque jour un peu plus l’ennemi résolu de la démocratie libérale, du droit à la critique et au respect de la vie privée. Les critiques contre l’Europe dans le récent document de doctrine stratégique sont bien un appel à détruire ces principes, avec l’avènement des partis de droite illibérale comme outil pour y parvenir.

Ce document a pourtant été salué par une partie de la classe politique française, à l’extrême droite mais aussi auprès de la partie de la droite française qui salue ainsi ce « coup de pied dans la fourmilière » d’une Europe en perdition. Selon eux, Trump voudrait ainsi « réveiller » les Européens, avec une admonestation bienveillante. Ce sont les mêmes qui peinent à cacher leur tropisme prorusse ou à minima leur mansuétude vis-à-vis de la Russie. Une ligne portée au nom du « réalisme » qui tordrait le bras à la « bien-pensance », le plus souvent dans les médias de Bolloré. En ce sens, Trump a bel et bien touché son cœur de cible avec ce document…

Le journaliste Gallagher Fenwick a filé avec justesse la métaphore de la violence conjugale pour caractériser l’attitude des Européens envers Trump, avec le déni, puis la minimisation, la rationalisation, et l’impossibilité de sortir d’une relation toxique. Prétendre que Trump voudrait le bien de l’Europe, c’est ainsi justifier les coups d’un mari violent par sa volonté de « remettre sa femme dans le droit chemin », « pour son propre bien ».

L’Europe et d’autres démocraties libérales de la planète doivent aujourd’hui gagner leur indépendance stratégique et sortir de cette relation toxique avec les États-Unis, qui tournent le dos à leur histoire et à leurs principes fondateurs. Trump et son gouvernement montrent de manière indéniable qui ils sont et ce qu’ils veulent : un pays en plein dérive autoritaire, repoussoir pour les touristes et agressif avec ses « alliés ». The « land of the free » (le pays de la liberté) est en train de devenir « The land of the fear » (pays de la peur).

Au monde démocratique d’en prendre acte.

SEBASTIEN LEVI

Sébastien Lévi

Correspondant aux États-Unis