Trump, le pirate des Caraïbes
Après « Guerre et paix » à Gaza, le nouvel épisode des aventures de Donald Trump pourrait s’intituler « Du rififi à Caracas ». Depuis septembre, les canons américains ont coulé cinq embarcations dans les eaux internationales au large du Venezuela.
Le bilan est lourd : 27 personnes tuées, aucun survivant. Pour le président milliardaire, il s’agissait avec certitude de narcotrafiquants en route pour livrer leur marchandise sur les côtes américaines. On ne saura jamais si les bateaux détruits transportaient bien de la cocaïne. Le sud de la Caraïbe est devenu une zone de non droit, on y coule des navires comme au temps de la piraterie … sauf que les canonnières arborent un drapeau américain.
C’est le New York Times qui a sorti l’affaire. Le quotidien révèle mi-octobre qu’une directive signée par Trump autorise la CIA à monter des opérations clandestines au Venezuela. À Caracas, le gouvernement de Nicolàs Maduro s’attend à des sabotages et des opérations au sol. Depuis deux mois, les chavistes enchaînent les manœuvres militaires, toutes les forces de défense et les milices populaires sont mobilisées.
Le Venezuela de Maduro est un paria sur la scène internationale. Au pouvoir depuis 2013, le dauphin de Chavez a entamé son troisième mandat de six ans en janvier 2025 après un scrutin contesté de toutes parts. Son régime ne tient que par la répression de l’opposition, le soutien de l’armée, une administration loyaliste et une bourgeoisie profitant des dividendes du pétrole. En 2019 déjà, une douzaine de pays latino-américains dénonçaient une rupture de l’ordre démocratique à Caracas.
Depuis, la situation ne fait qu’empirer. Le pays traverse une crise vertigineuse, son économie bâtie sur la rente pétrolière s’est effondrée sous le poids de l’impéritie du gouvernement et des sanctions qui frappent le régime. Plus de sept millions de Vénézuéliens – sur vingt-sept – ont quitté leur pays. La plupart se sont installés en Colombie.
Les nouvelles menaces de Trump contre Caracas croisent deux axes majeurs de sa politique : la lutte contre les migrants clandestins et le combat contre les cartels du narcotrafic. Depuis son arrivée à la Maison-Blanche on a vu le déploiement de la Garde nationale dans les villes américaines, les rafles organisées contre les sans-papiers et leur expulsion spectaculaire dans les avions de l’US Air Force. La lutte contre le narcotrafic est toujours présentée comme étant liée à la présence des clandestins aux États-Unis.
Trump n’apporte naturellement aucune preuve que les embarcations coulées transportaient des cargaisons de cocaïne. Il s’affranchit au passage du feu vert du Congrès pour revenir à la politique de la canonnière : les républicains n’ont pas eu de mal à bloquer les manœuvres des démocrates qui voulaient un débat. Nous voilà donc revenus aux années Nixon, lorsque le secrétaire d’État Henry Kissinger enchaînait les coups fourrés dans ce « back yard », cette arrière-cour des États-Unis, qu’était alors l’Amérique Latine. Pour mémoire : le Chili de Salvador Allende visé par un plan de déstabilisation minutieux jusqu’à la chute d’un président élu démocratiquement.
Depuis son retour dans le bureau ovale, Trump fait monter la pression dans le sud du continent américain. Le Mexique vit encore sous la menace de lourdes taxes contre ses exportations en direction de son voisin du nord. Jusque-là cependant, Claudia Sheinbaum, la présidente de gauche qui dirige le pays, a su manœuvrer avec doigté pour éviter la foudre. Ce n’est pas le cas du Brésil. Par solidarité avec l’ancien président brésilien Jair Bolsonaro – dont le procès est en cours pour tentative de coup d’état – Trump est entré dans une guerre des tarifs douaniers pour punir Lula, un chef d’état de gauche lui aussi, qui a osé le défier.
En pointant du doigt Caracas, le milliardaire de la Maison-Blanche a peut-être fait un pas en avant trop rapide. L’isolement actuel du régime Maduro pourrait s’effacer rapidement devant la guerre larvée qui s’annonce : les anciens réflexes « anti-gringo » n’ont jamais disparu en Amérique Latine.
Enfin, le choix de Trump revêt une dimension stratégique. La mise en quarantaine de Caracas a permis en deux ans à Pékin et Moscou de s’implanter au Venezuela. La Chine a octroyé un prêt de 60 milliards de dollars à Maduro en échange de pétrole et d’investissements dans les infrastructures. Poutine n’est pas en reste : Moscou a livré des armes et fait des affaires dans le pétrole. La milice Wagner a même ouvert une antenne à Caracas. D’entrée de jeu, tous les éléments sont réunis pour donner une dimension internationale à cette crise.
À Langley, près de Washington, le bureau « Venezuela » de la CIA travaille d’arrache-pied. On gamberge sur des plans de déstabilisation. Certains pensent que la meilleure solution serait de renverser Maduro. Cette hypothèse mettrait fin à l’embargo contre le régime chaviste, le pétrole vénézuélien serait enfin accessible aux compagnies américaines. On imagine déjà les contrats avec un pays qui recèle les plus grosses réserves mondiales d’or noir.



