Trump : légende impériale et réalité mercantile
Iran, Venezuela, Groenland… Derrière un écran de fumée, Trump veut faire croire qu’il restaure la démocratie ou défend des intérêts stratégiques. En réalité il construit un empire en ramassant un maximum de dollars.
Le mardi 13 janvier, alors que les manifestants crient leur colère dans les villes d’Iran malgré des victimes par centaines, Donald Trump lance cet encouragement : « patriotes iraniens, continuez à manifester, prenez le contrôle de vos institutions ». La base américaine d’Al Udeid au Qatar est en état d’alerte, les personnels américains de tous les pays du Golfe ont pour consigne de ne plus se déplacer. On s’attend à des frappes imminentes.
Crise iranienne : volte-face et pression du Golfe
Vendredi, c’est la volte-face. Trump change soudain de ton avec les autorités de Téhéran : « je respecte grandement le fait que toutes les pendaisons qui devaient avoir lieu ont été annulées. Merci ». Un retournement à première vue incompréhensible.
Tout a basculé le 15 janvier. Pendant 24 heures, l’Arabie Saoudite, le Qatar et Oman ont déployé une pression maximale sur Washington pour enrayer la riposte américaine. C’est un haut responsable saoudien qui a donné la clef de ce virage en soulignant que les pays du Golfe sont en première ligne en cas de riposte iranienne. On se souvient de la « guerre des douze jours » de juin dernier, des bombardements américains et israéliens sur l’Iran. Téhéran avait alors lancé quelques missiles sur la base d’Al Udeid et sur Israël.
En réalité, l’inquiétude des pays du Golfe a une autre motivation. Ils craignent qu’un renversement du régime des mollahs ne débouche sur un scénario à l’irakienne. Poussée par les néo-conservateurs, une coalition conduite par Georges W. Bush avait renversé le régime de Saddam Hussein en 2003 au terme d’une guerre éclair. Problème : les stratèges de Washington n’avaient pas de plan pour « le jour d’après ». Le démantèlement de l’État irakien a fourni un terreau fertile pour le développement des islamistes de Daech. Des pans entiers de l’armée irakienne ont rejoint les rangs de ceux qui voulaient instaurer un nouveau califat. On en voit les conséquences aujourd’hui encore. Pour Washington, la seconde guerre du Golfe était une réponse à l’attentat contre les Twin Towers. Pour les pays de la région elle reste une erreur magistrale.
A quelques heures d’une attaque américaine sur l’Iran, le traumatisme de l’Irak est revenu en force avec cette hantise : pas question de risquer une guerre longue qui déboucherait sur l’éclatement de l’Iran. Au passage, la Turquie partage la même crainte, sachant que la communauté kurde représente plus de 10% des quelque 91 millions d’iraniens.
Trump fait donc marche arrière toute le 15 janvier, allant jusqu’à saluer les dirigeants iraniens pour avoir suspendu les pendaisons, alors que 3000 victimes au moins sont tombées dans les rues. Faut-il croire cyniquement que sa diplomatie transactionnelle l’a retenu juste avant de frapper ? Devant la pression de ses alliés dans les pays du Golfe, il n’a peut-être pas voulu prendre le risque de perdre les contrats juteux qu’il a signés récemment, y compris pour sa propre famille. On aurait là un exemple éclatant d’une réelle « privatisation » de la politique étrangère de Washington.
Peut-être le rapport d’un jeune théoricien conservateur, reproduit par la revue « Le Grand Continent » (*), a également pesé. Barak Seener questionne l’efficacité de frappes massives sur l’Iran qui détruiraient l’appareil étatique de la République islamique sans ouvrir une transition viable. Pour réussir le passage au « jour d’après », Seener propose de combiner des frappes très ciblées pour briser la capacité des mollahs à exercer leur pouvoir tout en préparant une relève politique avec des opposants libéraux ouverts au monde occidental. Le point original de sa démonstration est le soin apporté à une véritable transition par étape : une phase ou pourraient subsister des éléments de l’ancien régime. Seener va jusqu’à évoquer le maintien pendant un temps des « pasdarans » qui sont aujourd’hui l’armée idéologique du régime.
Venezuela : transition contrôlée et accords pétroliers
C’est exactement ce que l’on observe au Venezuela. L’autocrate Maduro a été kidnappé par les forces spéciales américaines, mais le régime autoritaire chaviste est toujours là. On a même remarqué dans les rues le retour des « colectivos », ces milices du régime encadrant des supporters du « caudillo » aujourd’hui derrière les barreaux à New York.
Pourtant le climat n’est déjà plus le même à Caracas. Delcy Rodriguez assure une transition en douceur, plus d’une centaine de détenus politiques ont été libérés, sur quelque 800 répertoriés par les ONG. Mieux encore, on annonce l’arrivée d’un groupe d’industriels américains du pétrole pour signer des accords sur l’or noir. C’est une étape, même si la démocratie devra être actée plus tard par un scrutin présidentiel libre pour effacer la victoire tronquée de Maduro en 2024.
Autre symétrie entre Téhéran et le Venezuela : Trump vient de prendre ses distances avec Reza Pahlavi, dont le nom avait été scandé dans les manifestations de Téhéran. « Il est très sympathique, a-t-il dit en fin de semaine, mais je ne sais pas comment son pays accepterait ou non son leadership ». De la même façon le président milliardaire considère que l’opposante à Maduro, Maria Corina Machado « n’a pas le soutien ni le respect à l’intérieur du pays ». Depuis les frappes sur Caracas, Trump ne parle plus de démocratie, il assume son contrôle indirect du Venezuela dans une pure logique de prédation coloniale.
Groenland : surenchère commerciale et bras de fer
Cette logique est aussi à l’œuvre au Groenland. Danois et Groenlandais ont redit ce week-end que leurs terres n’étaient pas à vendre, ils ont le soutien de l’Europe. Washington vient de lancer une surenchère via une guerre des tarifs douaniers.
Téhéran, Caracas, Nuuk, trois crises parallèles, un seul objectif : derrière un écran de fumée, Trump veut faire croire qu’il restaure la démocratie ou défend des intérêts stratégiques. En réalité il construit un empire en ramassant un maximum de dollars.
(*) Revue de géopolitique publiée par une association liée à l’École Normale Supérieure.



