Trump-Poutine : un nouveau Yalta

par Pierre Benoit |  publié le 14/08/2025

Les négociations qui s’ouvrent ne portent pas seulement sur l’Ukraine. C’est un partage de l’Europe qui se dessine derrière les discussions américano-russes.

Des militants déguisés en Donald Trump et en Vladimir Poutine s'apprêtent à déchirer une carte de l'Ukraine lors d'une manifestation devant la porte de Brandebourg, le 14 août 2025 à Berlin. Ces manifestants exhortent Trump à ne pas trahir l'Ukraine pour mettre fin à la guerre menée par la Russie en Ukraine, demain en Alaska. (Photo SEAN GALLUP / Getty Images via AFP)

Si l’on en croit le résultat du marathon diplomatique des derniers jours, tout va se passer dans le meilleur des mondes au cours de ce sommet Poutine – Trump. Trois ans et demi après avoir tenté de s’emparer du L’Ukraine, Poutine, qui engrange les succès militaires sur le terrain, veut certainement faire une de ces démonstrations dont il a le secret.

Berlin a été le centre de gravité de la dernière séquence préparatoire. Trois réunions se sont enchaînées mercredi. Le chancelier Friedrich Merz a accueilli le président Zelensky pour une vidéo-conférence avec le président Trump, qui a qualifié de « très bon » son échange avec l’Ukrainien. Ensuite, il y a eu un long échange entre dirigeants européens à l’issu duquel Macron a formulé le vœu que la rencontre en Alaska débouche sur « un cessez-le-feu obtenu par les États-Unis ». Cette façon de ménager le président milliardaire n’a qu’un objectif : préserver les chances de parvenir, après la mise en route d’un cessez-le-feu, à une réunion tripartite Poutine, Zelensky, Trump. « Les questions territoriales ne seront négociées que par le président ukrainien … Trump va se battre pour obtenir une trilatérale », veut croire Emmanuel Macron.

Depuis des semaines, la pression diplomatique des Européens obéit à un seul objectif : ramener Kiev au cœur des discussions. D’où la bagarre sur l’enchaînement des séquences : un cessez-le-feu ouvrant la voie à des négociations. Il est clair que le poids des Européens ne suffira pas à ébranler Poutine. Pour parvenir à cette seconde phase il faudra nécessairement que Trump, aux côtés des Européens, se montre combatif pour faire reculer le maître du Kremlin. Ce qui se joue en Alaska est, à la manière des poupées russes, le partage ou non de l’Ukraine, et peut-être le partage ou non de l’Europe elle-même.

Dans l’inconscient collectif européen, il suffit de parler de partage pour rappeler les photos jaunies de Yalta. Mais ces images ne seraient jamais venues à l’esprit si l’on découvrait tout juste le « système Poutine ». Depuis vingt ans on a vu le potentat russe à l’œuvre : Grozny presque rasée pour écraser les indépendantistes tchétchènes, occupation de la Géorgie, bombardements en Syrie pour soutenir le dictateur Assad puis, en 2014, annexion de la Crimée et guerre dans le Donbass.

Avec l’invasion de février 2022, Poutine vise la souveraineté même de l’Ukraine. Au cœur de l’hiver dernier, il qualifiait encore Zelensky d’illégitime, donc dans l’impossibilité de signer quoi que ce soit.

Dans ces conditions, personne ne peut anticiper sur la posture que prendra Poutine en Alaska. Le fait même que Trump a eu la bêtise de parler « d’échange de territoires » est déjà un loupé diplomatique. Trump ne sait pas à qui il a affaire. L’ancien lieutenant-colonel du KGB Vladimir Poutine a été formé dans la tradition diplomatique soviétique. Elle est restée dans l’histoire comme « la doctrine Gromyko », qui fut le ministre des affaires étrangères du Kremlin pendant trente deux ans. Trois principes s’en dégagent : pour conduire une négociation, il faut exiger le maximum, même ce qui ne vous a jamais appartenu, formuler des menaces précises, lancer des ultimatums, enfin, ne rien céder. À la fin, on obtient une partie de ce qui a été demandé au départ.

Poutine sait parfaitement que Trump est pressé d’engranger des succès comme « faiseur de paix » puisqu’il court derrière un prix Nobel. Il pense avoir trouvé l’occasion d’obtenir par une négociation directe ce qu’il n’a, jusqu’ici, pas réussi à arracher par la force des armes : un morceau significatif de l’Ukraine. Voir plus, le départ de Zelensky par exemple.

La menace sur l’Europe découle, elle, d’un autre adage : « si l’on n’est pas à la table des négociations, c’est qu’on est au menu ». Après le passage au Kremlin de l’émissaire Steve Witkoff, Poutine ne voulait qu’une seule discussion directe avec Trump, histoire d’évacuer toute souveraineté européenne. Les Européens ont mis le pied dans la porte pour s’imposer après l’amorce du cessez-le-feu. Pas sûr qu’ils parviennent à y prendre place.

Nicolaï Petrushev passe pour être l’un des plus proche conseiller de Poutine. Dans une interview publiée au cours de l’hiver, il évoquait sans détour la disparition de l’Ukraine, puis l’annexion des pays baltes et de la Moldavie grâce à la neutralisation de l’Europe via de nouveaux alliés comme l’Autriche ou la Roumanie. Un cauchemar qui ne laisse place à aucune surprise.

Pierre Benoit