Tsunami populiste au Japon

par Régis Poulain |  publié le 13/02/2026

En remportant une majorité écrasante à la Chambre basse, la Première ministre Takaichi Sanae referme une parenthèse d’instabilité politique de plusieurs années. Derrière cette victoire, se dessine une inflexion idéologique durable pour l’archipel.

Deux affiches électorales de la Première ministre japonaise Takaichi Sanae, du parti libéral-démocrate. Les élections législatives ont eu lieu de manière anticipée le 8 février 2026. (Photo Flora Elie / Hans Lucas via AFP)

Le résultat est net et la victoire sans appel : après la dissolution de la Chambre basse annoncée le 19 janvier, la Première ministre Takaichi Sanae et le Parti Libéral-Démocrate (PLD, de centre-droit à l’extrême-droite) occupent désormais 316 sièges sur 465. Son partenaire de coalition, le petit parti de l’Innovation (centre-droit) lui adjoint 36 sièges superflus, car en tenant les deux-tiers de la Chambre (310 sièges), le PLD domine l’institution. La gauche est balayée et ce malgré la formation d’un nouveau parti de centre-gauche, né de la fusion du parti bouddhiste Komeitô et du Parti démocrate constitutionnel.

Surfant sur une popularité deux fois plus importante que son prédécesseur Ishiba (70 % d’opinion favorable), la politicienne de 64 ans a gagné son pari. Ses promesses d’investissement dans l’IA et les terres rares ainsi qu’une possible baisse des taxes sur les produits de consommation ont convaincu une population qui est habituée à la stabilité : le PLD gouverne presque sans discontinuer depuis 1955. Takaichi Sanae s’est emparée de la vieille rengaine anti-immigration, bien que celle-ci soit indispensable à l’équilibre économique de l’archipel : le pays a perdu 900 000 habitants en 2025 à cause du vieillissement de la population, soit une 16ème année consécutive de baisse. Entre la rhétorique xénophobe et la réalité, Takaichi devra avancer sur une ligne de crête.

Une ligne dure et des tensions avec Pékin

Membre de la faction de feu Abe Shinzo, Takaichi incarne l’aile dure du parti. Membre du lobby négationniste Nippon Kaigi, elle nie les massacres de Nankin de 1937. Adepte de la force sur les questions de relations internationales, elle a provoqué une crise diplomatique avec Pékin en affirmant que son pays défendrait militairement Taiwan si nécessaire. Les pandas du zoo de Tokyo en ont fait les frais : Pékin les a rapatriés en signe de protestation…

Cette élection marque une rupture nette avec la séquence politique qui avait usé les trois précédents Premier ministres depuis 2020 : Suga, Kishida et Ishiba n’avaient pas réussi à se dépêtrer des affaires de corruption, de financement occulte et de lien avec la secte Moon qui avaient été révélés à la fin des années Abe. En choisissant de donner l’investiture à des politiciens condamnés ou accusés, Takaichi a mis le sujet sous le tapis en jouant la carte de l’expérience et de la quête de stabilité. Les Japonais ont donc majoritairement donné leur suffrage à un parti pour qui la corruption ne comptait pas.

La réforme constitutionnelle relancée par le PLD

Takaichi pourrait enfin mettre en œuvre la réforme de la constitution tant attendue par les nostalgiques du militarisme japonais, et qu’Abe Shinzo n’avait pas pu mener à bien. L’article 9 de la constitution de 1947 interdit au pays de déclarer la guerre et d’avoir des forces armées. Jeu sémantique : le budget militaire nippon est le 3e du monde avec 58 milliards de dollars, en hausse de 9,4 % en un an. Le PLD tenant deux tiers des sièges de la Chambre basse, il pourra faire passer son projet de révision à la Chambre des Conseillers (équivalent du Sénat) où il ne tient qu’une majorité relative. Et si d’aventure le parlement votait en faveur d’une révision, il faudrait, de toute façon, passer par un référendum : ce processus compliqué explique pourquoi il n’y a jamais eu de modifications constitutionnelles dans le pays. Et les Japonais sont toujours divisés : la moitié voudrait une réforme, tandis que 40 % (la plus vieille génération) est attachée au pacifisme. Le blanc-seing offert par les citoyens à Takaichi pourrait générer plus de questions que de certitudes quant à l’avenir du Japon.

Régis Poulain