Ukraine : la girouette de Washington se tourne vers Moscou
Alors qu’il semblait vouloir faire pression sur Poutine, Donald Trump a encore fait volte-face : il présente un plan qui sonne comme une capitulation pour l’Ukraine.
La dernière fois que l’on a évoqué ici la diplomatie américaine en Ukraine, le papier s’intitulait « la girouette impériale ». C’était le 26 octobre. Trump venait de sanctionner les deux plus grosses compagnies pétrolières russes accusées de briser l’embargo en vendant du carburant par le truchement de la flotte fantôme de Moscou. Une rencontre Trump-Poutine annoncée à Budapest avait alors été annulée. Affectant une certaine lassitude, le président milliardaire disait alors vouloir forcer la Russie « à devenir raisonnable ».
On aurait pu croire que Trump allait mettre la pression sur Poutine. Mais malgré les sanctions sur le pétrole, le virage n’a pas eu lieu : la girouette de la Maison Blanche est toujours alignée sur l’axe du Kremlin.
Le plan de paix américain présenté cette semaine démontre que Poutine garde la main. Les fuites ont commencé jeudi. Le projet de la Maison Blanche reprend l’essentiel des propositions du Kremlin : l’Ukraine doit céder tous les territoires occupés par les Russes, elle doit même lâcher les quelques positions qu’elle tient encore dans la région de Donetsk. Au final, Kiev est sommée d’abandonner la Crimée, Louhansk, Donetsk, soit plus de 20% de son territoire.
Dans ce plan, les garanties de sécurité ne peuvent assurer l’indépendance réelle de l’Ukraine pour demain. Son armée devra être plafonnée à 600 000 hommes – elle en compte plus de 800 000 aujourd’hui- elle ne disposera pas de missiles de longue portée. L’adhésion à l’Otan lui sera interdite, les chasseurs de l’Alliance ne pourront être stationnés qu’en Pologne. Exit donc la coopération transatlantique, tout comme la « force de réassurance » imaginée par Paris, Londres et Berlin. On note enfin un service minimum côté américain : pas de fourniture directe d’armes mais une assistance aux contours flous qui sera payante et limitée à dix ans tout au plus.
L’administration Trump a confirmé vendredi les grandes lignes de ce projet en 28 points. On y relève une condition politique qui pourrait faire sourire s’il ne s’agissait pas d’un pays ravagé par une guerre de presque quatre ans : des élections générales devront être organisées dans les trois mois suivant la mise en place du cessez-le-feu. Un piège, lié à l’affaiblissement actuel de Zelensky à la suite d’une affaire de corruption qui a coûté leurs postes à deux de ses ministres.
L’architecte de cette négociation clandestine n’est pas un diplomate de carrière mais l’homme de confiance de Poutine, un banquier d’origine ukrainienne, diplômé de Stanford. Kirill Dmitriev est en effet le PDG du fond souverain russe depuis une quinzaine d’années, il possède un accès direct au maître du Kremlin et ne passe pas par les voies officielles. Il a fait un voyage à Washington en octobre pour rencontrer l’émissaire de Trump, le milliardaire de l’immobilier Steve Witkoff.
Émissaire spécial pour le Proche-Orient, il a aussi rencontré Poutine plusieurs fois sans parvenir au moindre résultat sur l’Ukraine. Kirill Dmitriev, lui, a déjà marqué un point : il vient de faire croire aux Américains que les Ukrainiens sont sur la défensive, que le moment est favorable pour faire une offre de négociation.
Le président russe n’a pas encore réagi. Poutine est apparu sur les chaînes de télévision en uniforme pour dire que « l’opération militaire spéciale » n’était pas achevée. Seul le porte parole du Kremlin Dmitri Peskov a pressé le président ukrainien de négocier « maintenant » s’il ne veut pas perdre d’avantage de territoires. Sans surprise, Zelensky a repoussé le plan Trump. Il a pris dans son message vidéo un ton solennel pour souligner que son pays « traverse l’un des moments les plus difficiles de son histoire » (…) et « qu’il ne le trahira pas ». Il n’a pas caché cependant que Kiev pouvait perdre le soutien américain dans ce moment de crise. Avant son appel à ses concitoyens le président ukrainien avait échangé avec Emmanuel Macron, Keith Starmer et le chancelier Friedrich Merz. L’Europe considère le projet américain comme une capitulation devant Moscou, elle rejette toute décision sur l’Ukraine qui n’aurait pas l’adhésion du vieux continent.
Comme souvent, l’UE semble prise de court par cette énième initiative américaine qui vise à la marginaliser. La dernière fois c’était le 18 août dernier, les dirigeants européens étaient dans le bureau ovale à Washington pour « faire bloc » autour de Zelensky. Cette fois encore on va sans doute « expliquer » que le plan américain a besoin d’être « retravaillé » pour déboucher sur une paix réelle ayant le consensus de tous.
En réalité, on fait des contorsions diplomatiques pour ne pas braquer Trump, et en même temps des déclarations sur la menace russe contre l’Europe. Comme si on se battait déjà sur deux fronts à la fois.



