Ukraine : l’art du non-deal
Annoncée comme importante, sinon décisive, l’entrevue de Mar-a-Lago débouche sur un flou étudié, qui fait le jeu de Poutine. Nouvel échec pour Trump, qui piétine dans ce dossier depuis près d’un an.
À quoi pouvait bien penser Zelensky en arrivant à Mar-a-Lago ?
À cette journée terrible de février dernier où il a été lynché dans le bureau ovale de la Maison-Blanche ? Aux centaines d’heures de discussion qu’il a eu cette année avec les dirigeants européens ? À sa rencontre la semaine dernière avec les soldats sur le front ? Solitude de celui qui incarne la Résistance face à l’envahisseur russe.
Les dernières semaines avaient pourtant été positives. À la faveur des discussions en Floride entre Ukrainiens, Russes et Européens, tous sont tombés d’accord sur l’idée d’instaurer une zone démilitarisée sur la ligne de front, avec des garanties de sécurité américaines et la présence d’un robuste contingent de militaires européens. Dans ce plan en vingt points, deux dossiers délicats avaient été évacués : le statut du Donbass, déjà annexé par la Douma de Moscou, et la centrale nucléaire de Zaporijjia, indispensable pour alimenter l’Ukraine en énergie.
Trump entretient le flou diplomatique
En pénétrant dans le fief de l’empire Trump en Floride, Zelensky était sur ses gardes. Un de ses conseiller lui a cependant fait remarquer que Fox News commençait à dire que Poutine faisait traîner les choses en longueur. La rencontre avec le milliardaire républicain a eu lieu dans la salle à manger de Palm Beach. Le déjeuner de travail a duré trois heures et demie. Résultat, selon Trump : « une très bonne rencontre », « de nombreux progrès »,
Lesquels ? Mystère. Ubu roi voulait un accord avant la fin de l’année, il a changé de registre : « Il ne s’agit pas d’un processus qui se règle en une seule journée, c’est une affaire très compliquée ». Grande découverte… Une seule inflexion à noter : la question des garanties de sécurité est réglée à 95%, pas à 100%. Trump s’attend à ce que les Européens soient à la manœuvre sur ce dossier avec les Américains, au moins pour une quinzaine d’années, a-t-il précisé.
La souveraineté ukrainienne au cœur du blocage
En sortant de sa rencontre, Zelensky tenait un tout autre discours : « Nous devons respecter notre loi et notre peuple sur le sort du territoire que l’on contrôle. C’est pour cela que le président Trump dit que cette question est difficile. Nous avons une position très différente de la Russie sur ce point ». Le président ukrainien ne cache pas que la question des territoires du Donbass est cruciale pour son pays, qu’elle devra être soumise à référendum, puis approuvée par le parlement de Kiev.
En délocalisant la diplomatie américaine de Washington à Mar-a-Lago, Trump n’obtient rien de mieux. La rencontre de Floride ne débouche sur aucune avancée, elle rappelle, dans un tout autre décor, celle de l’Alaska où Trump avait remis en selle Poutine sans résultat tangible.
Désormais il n’y a plus de date butoir pour la négociation. Trump le sait parfaitement. Il continue de faire le jeu du Kremlin en mélangeant « cessez-le-feu » et « accord de paix ». La création d’une zone démilitarisée avec l’instauration d’une force militaire garantissant la fin des combats n’est pas un accord de paix. C’est tout au plus un gel de la situation sur la base d’un rapport de force politico-militaire.
Pour Zelensky l’avenir des territoires de l’est et du sud, qu’ils soient aujourd’hui sous occupation russe ou toujours sous le contrôle de Kiev, est une question de souveraineté nationale, d’où l’idée du référendum. Il s’agit ni plus ni moins de revenir à la genèse du conflit, donc à l’agression russe du 24 février 2022, puisque l’Ukraine a été reconnue comme pays souverain dans ces frontières-là.
Donald Trump fait semblant d’ignorer cette dimension proprement existentielle pour Kiev car il s’agit là de la principale ligne rouge que lui a fixé Poutine. Depuis son premier passage à la Maison-Blanche, Trump voue une réelle admiration pour la figure du Tsar qui domine la Russie depuis un quart de siècle. Cette fascination n’a pas faibli depuis son second passage à la Maison-Blanche.
Ces deux hommes ont partie liée car l’équation de la crise ukrainienne peut se résumer en quelques mots : Poutine veut faire un deal avec Trump pour déboucher sur une Europe vassale. Trump veut faire un deal avec Poutine et souhaite, lui aussi, une Europe vassale.



