Ukraine : l’autre bataille pour l’Europe

par Pierre Benoit |  publié le 23/02/2026

Trop lents, trop prudents… Les Européens ont réagi avec retard à l’offensive russe enclenchée il y a quatre ans. La prise de conscience ayant eu lieu, ils doivent maintenant cravacher pour conquérir leur autonomie stratégique.

Un homme déblaye les décombres d'un immeuble résidentiel endommagé dans la banlieue de Kiev touché par un obus militaire russe, le 25 février 2022. Les forces russes ont atteint la périphérie de Kiev. Le président russe Vladimir Poutine a ignoré les avertissements occidentaux en lançant le 24 une invasion terrestre et aérienne de grande envergure. (Photo : Daniel LEAL / AFP)

Les premières images sont restées. Des immeubles officiels frappés par les bombes, les colonnes de chars russes bloquées, les avenues de Kiev avec des chicanes en béton, des enfants cartables au dos réfugiés dans le métro. Ces immeubles ressemblaient à nos banlieues, les voitures à celles de nos parkings, les enfants à n’importe quelle sortie d’école en France ou en Allemagne. C’était à Kiev, au matin du 24 février 2022.

La proximité des images avec nos vies, notre univers quotidien nous poussait à toucher du doigt le drame qui se jouait à Kiev. Ce retour de la guerre en Europe a eu l’effet d’un coup de poing pour les générations d’après 1945.

Une prise de conscience tardive

La sidération fut d’autant plus forte que personne n’a compris assez tôt que le rouleau compresseur russe était en marche. Par exemple en 2008 lorsque les troupes de Moscou ont envahi la Géorgie, ou en 2014 avec l’occupation de la Crimée. En mai 2017, Emmanuel Macron, tout juste élu, recevait Poutine à Versailles à l’occasion d’une exposition consacrée à Pierre le Grand, le tsar éclairé qui avait ouvert la Russie sur l’Europe. On ne pouvait faire mieux dans l’alignement des symboles.

Au premier jour de l’année 2022, le président français choisissait encore de garder le contact au téléphone avec le maître du Kremlin. Pourtant, les renseignements américains avaient alerté leurs homologues parisiens de l’imminence d’une attaque massive. La position française était le fruit d’une ancienne russophilie qui remontait à Pierre le Grand, alimentée par certains universitaires et le scepticisme des états-majors persuadés que la Russie n’attaquerait pas. La posture française constituait un véritable déni de réalité historique : on avait tout simplement ignoré le virage impérial pris par Poutine dans la première décennie du XXIe siècle.

Passé le premier choc, il a bien fallu se rendre à l’évidence, cette guerre était une crise européenne. Des centaines de milliers d’Ukrainiens se sont installés dans des pays d’accueil avec un record en Pologne. Autre urgence : soutenir militairement un pays qui annonçait depuis l’épisode de Maïdan (2014) sa volonté de rejoindre l’Europe. Les munitions arrivaient au compte-gouttes, Varsovie devait livrer des F-16 américains, la France des canons Caesar. La sécurité aérienne était assurée par les missiles américains Patriot, les renseignements délivrés par les satellites d’Elon Musk.

Une Europe divisée mais engagée

À l’été 2023, la contre-offensive ukrainienne fut un échec. Le soutien militaire de l’Europe était trop faible, trop lent. Celui fourni par Joe Biden insuffisant. Les alliés n’ont pas voulu envoyer à Kiev les armes à longue portée indispensables pour modifier le rapport de force. Et déjà les troupes russes occupaient la quasi-totalité du Donbass, soit 20 % du pays. Poutine avait échoué dans sa guerre éclair mais cette occupation allait-elle lui ouvrir les portes de la victoire ?

En Europe, on se posait la question. Étrange époque où planait comme un parfum munichois. Dans les réunions de l’UE, la Hongrie, l’Italie, bientôt rejointes par la Slovaquie, faisaient résonner leurs divergences en ménageant la Russie. Malgré cela, on a enchaîné les « paquets de sanctions ». Fin du gaz et du pétrole russes, gel des avoirs de Moscou dans les banques de Bruxelles, suspension des tractations financières du Kremlin. Cette semaine encore, l’UE compte adopter une vingtième série de sanctions contre Moscou et, comme à son habitude, le Hongrois Viktor Orban annonce déposer son veto.

Depuis l’ouverture du conflit, l’UE est confrontée à ses limites, celles d’un marché unique qui tarde à grandir. Ce n’est pas une crise de croissance naturelle : Poutine menace le continent, y compris avec son arsenal nucléaire. Depuis, les Européens ont mesuré le pouvoir de nuisance du Kremlin avec sa guerre hybride, ses drones, son piratage cyber à grande échelle, ses usines à trolls et leurs fausses informations. L’arrivée de Trump a servi de révélateur en venant souligner l’urgence d’une mutation indispensable pour l’Europe des 27.

L’autonomie stratégique en chantier

Tout s’est joué au cours de l’année 2025, qui commence par le lynchage médiatique de Zelensky le 28 février dans le Bureau ovale. Depuis l’été dernier, les Européens ont enfin mis un pied dans la porte des discussions entre Russes et Américains dont ils étaient exclus. La « coalition de pays volontaires » pour garantir la pérennité d’un accord entre Kiev et Moscou a été mise au point à l’initiative de Paris, Berlin et Londres. Cette initiative permet déjà d’embarquer les forces britanniques, en principe exclues de tout pour cause de Brexit.

La défense de l’Europe n’est pas une simple question budgétaire. Elle passe par la mise en place d’un meccano industriel audacieux qui doit transcender les clivages nationaux. L’abandon quasi certain du projet d’avion de combat franco-allemand SCAF interroge sur les limites de la volonté politique.

Aujourd’hui, la majorité de l’aide financière à Kiev est européenne. À l’automne, Trump a refusé de livrer à Zelensky les missiles Patriot dont l’Ukraine a besoin pour arrêter les bombardements russes. Pour l’heure, le système de communication Starlink d’Elon Musk permet aux forces ukrainiennes de déjouer une partie des attaques. Malgré cela, quelque cinquante missiles et 297 drones russes se sont encore abattus sur le pays dans la nuit du 21 au 22 février.

Cette guerre a changé l’Europe, mais le chemin est encore long vers l’autonomie stratégique. Aussi, comme le dit froidement l’écrivain Andreï Kourkov dans nos colonnes, « la guerre peut continuer encore comme cela, un, deux, trois ans ».

Pierre Benoit