Ukraine : le mépris de Poutine

par Pierre Benoit |  publié le 18/05/2025

Après avoir demandé une conférence commune, le maître du Kremlin n’a pas daigné s’y rendre, envoyant ses sous-fifres à sa place. La mascarade diplomatique russe continue.

Le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan (au centre), la délégation russe (à droite) et la délégation ukrainienne (à gauche) participent à une réunion pour les pourparlers de paix dans le bureau présidentiel turc à Istanbul. (Photo Handout / ministère turc des Affaires étrangères / AFP)

Le cessez-le-feu ukrainien s’est noyé dans les eaux du Bosphore. Malgré les pressions conjuguées de Trump et des pays européens sur Poutine et Zelensky, l’affaire était mal enclenchée… Le jeudi 15 mai, le président russe annonçait qu’il ne ferait pas le voyage d’Istanbul, alors qu’à tout hasard, le président ukrainien s’était déjà positionné à Ankara, à deux heures des rives du Bosphore.

Le niveau de la délégation russe soulignait, d’entrée de jeu, la mauvaise volonté de Poutine : le chef de la délégation russe était Vladimir Medinski, l’ancien ministre de la culture, celui-là même qui conduisit les premiers pourparlers avec Kiev au printemps 2022, quelques semaines après l’invasion russe. Apprenant la nouvelle, Zelenski a qualifié « de pure façade », l’équipe russe en soulignant que la sienne avait bien un mandat pour « négocier un cessez-le-feu ». Toute la journée de jeudi, Russes et Ukrainiens ont joué à cache-cache dans Istanbul pour ne pas se rencontrer.

Vendredi enfin les deux délégations étaient face à face. La séance a duré 1h45 chrono. Résultat net : un échange de 1000 prisonniers russes contre 1000 combattants de Kiev va avoir lieu. Le ministre turc des affaires étrangères, Hakan Fidan a fait montre d’optimisme en parlant d’un accord pour une future rencontre : personne n’y croit, aucun calendrier n’existe.

L’échec d’Istanbul a le mérite de clore la séquence ouverte le 28 février dans le bureau ovale de la Maison Blanche avec la séance d’humiliation du président Zelenski. Dix semaines de gesticulation de l’administration Trump, quatre voyages à Moscou de son envoyé spécial, le promoteur immobilier Steve Witkoff, des jours et des jours d’une mascarade diplomatique à Ryad, n’auront servi à rien. Sauf à renforcer la position du Kremlin dès lors que Trump a pleinement adopté le narratif de Poutine. En ce sens, l’échec d’Istanbul est d’abord celui de Trump.

Au passage, les positions des deux belligérants n’ont jamais été aussi nettes : Moscou ne veut pas entendre parler de cessez-le-feu sans un accord de paix global, en clair, des négociations oui, mais sous les bombes. Avec le plein soutien des Européens, la position de Kiev se situe à l’exact opposé : pas question de pourparlers sur l’avenir sans une pause de trente jours au moins pour stopper le massacre des civils sous les bombardements.

Aujourd’hui, le maître des horloges n’est pas à Washington, mais à Moscou. Poutine a le temps pour lui. En avril, il a terminé de liquider la « poche de Koursk » que les Ukrainiens occupaient depuis l’été 2024, ses troupes avancent dans le Donbass, avec la reprise de huit villages pendant la semaine écoulée. Moscou occupe 20% du territoire ukrainien. « La Russie est prête à se battre pour toujours », a déclaré Vladimir Medinski, le négociateur en chef russe.

En brandissant la menace d’une guerre sans fin, Poutine fait monter la pression sur l’Europe qui soutient Zelensky, mais il embarrasse aussi Donald Trump. Après avoir échoué à faire bouger le Kremlin, le milliardaire républicain va-t-il rencontrer Poutine pour un résultat aléatoire, pas sûr. On connaît ses foucades : il peut mettre en place un nouveau paquet de sanction comme le souhaite une partie du sénat, ou relancer son aide militaire à Kiev. Il peut tout aussi bien laisser tomber l’affaire, se concentrer sur le Proche-Orient et la Chine, son ennemi stratégique.

Pour les Européens la situation a changé. Emmanuel Macron a commenté l’échec d’Istanbul en évoquant un renforcement des sanctions. Elles existent déjà, avec le blocage des fonds russe, des transactions financières, des matières premières. Poutine a de solides alliés, à Pékin et Téhéran entre autres. Il peut tenir.

L’Europe va devoir trouver autre chose pour maintenir la pression après l’échec d’Istanbul. L’objectif stratégique reste de stopper, en Ukraine, la volonté impériale de Poutine et son ambition de paralyser l’Europe démocratique. Le moment tactique, lui, n’est plus le même : comment enclencher un processus de négociation, si Trump ne bouge pas ? Le milliardaire républicain doit téléphoner à Poutine, on saura vite s’il a une idée pour sortir de cette impasse.

Pierre Benoit