Ukraine : le problème, c’est Trump

par Pierre Benoit |  publié le 10/05/2025

Les Européens font des efforts remarquables pour engager une négociation réaliste avec Poutine, sur la base d’un rapport de forces rétabli. Reste à convaincre le Néron de la Maison-Blanche…

Le britannique Starmer, l'ukrainien Zelensky, le français Macron, l'allemand Merz et le polonais Tusk, dans l'enceinte du palais Mariinsky à Kiev, le 10 mai 2025. Ces dirigeants ont convenu le 10 mai d'appeler la Russie à accepter un cessez-le-feu inconditionnel de 30 jours à compter de lundi. (Photo Ludovic MARIN / AFP)

Bien sûr, il fallait dépasser les images guerrières de vendredi sur la place Rouge, ce rituel néostalinien, cette brochette de dirigeants aspirant à réécrire l’histoire de la Seconde guerre mondiale avec, pour plusieurs d’entre eux, l’idée de combattre l’Occident…

Pour autant, il ne faut pas se laisser subjuguer par la séquence suivante, celle de ce samedi à Kiev. L’initiative des quatre dirigeants français, polonais, britannique et allemand sur la place Maïdan est très forte, à la mesure des luminions disposés en mémoire des milliers de combattants ukrainiens tombés pour la liberté de leur patrie, qui en disent long sur la cruauté du régime Poutine et sa logique impériale.

On partage cette émotion. Mais on attend la suite, désespérément.

La cruauté de la situation dans laquelle le monde de Trump nous entraîne est la suivante : avec lui, l’action, la concrétisation pratique, la construction d’un rapport de force, restent suspendues dans le vide d’un logiciel imaginaire. La sémiologie des images, la grammaire des déclarations diplomatiques, les pratiques de communicant ne suffiront jamais à inverser le cours de l’Histoire. Trump qui voulait régler le conflit ukrainien en deux coups de fil, qui grognait dans son coin pour faire semblant d’être en colère contre le maître du Kremlin, qui a voulu le sanctionner, n’a rien obtenu de la Russie impériale. Sa seule réussite concrète, c’est un accord avec Zelensky, l’ennemi de Poutine, sur les minerais rares ukrainiens.

La séquence exceptionnelle de vendredi sur la place Rouge a mis en scène la proximité de Poutine avec Xi Jinping, autrement dit, leur convergence stratégique. Trump n’en a jamais tenu compte. Il a ainsi révélé sa nature : c’est un idéologue borné. Depuis son arrivée à la Maison Blanche, il a tiré Poutine de son isolement international, il lui a maintes fois téléphoné, son envoyé spécial s’est rendu quatre fois au Kremlin. Il a remis en selle le président russe au niveau des « grands », allant jusqu’à adopter son narratif sur l’Ukraine, en prenant garde de ne jamais mentionner Moscou comme l’agresseur. La contrepartie ? Rien. Poutine attend son heure, patiemment.

C’est dans cet « entre-deux » qu’il faut replacer le passage à Kiev d’un quatuor européen inédit. L’Allemagne, représentée par le nouveau chancelier Merz, hier encore atlantiste convaincu ; le britannique Keir Starmer qui vient de réussir une négociation sur les droits de douane et semble bénéficier d’une certaine écoute de la part de Trump ; le président du conseil des ministres polonais Donald Tusk dont le pays deviendra une pièce maîtresse sur l’échiquier militaire européen ; Macron qui est à la manœuvre pour mettre en place des garanties de sécurité pour un futur accord de paix. Au final, les quatre pays qui vont compter demain pour bâtir l’Europe de la défense.

Le bloc des « pays volontaires » pour assurer une paix durable en Ukraine a trouvé là une équipe dirigeante à la hauteur de la tâche. Tout s’est fait avec l’aval enthousiaste de Zelensky et de son gouvernement. Il ne manque que le déclic : un cessez-le-feu de trente jours, préalable à l’ouverture d’une vraie négociation avec Kiev.

C’est pourquoi Macron parle d’accroître encore les sanctions contre la Russie, si Poutine refuse la suspension des combats. La réponse de Moscou n’a pourtant pas tardé : c’est « niet » parce que les Européens sont dans une « attitude de confrontation ».

Conforté par les cérémonies du 9 mai à Moscou, le maître du Kremlin, est confiant. Ses alliances sont solides. La Chine, mais aussi l’Iran pour les armements, la Corée du Nord pour les hommes, certains grands pays du Sud, sans oublier les navires fantômes qui sillonnent les mers pour écouler le pétrole russe frappé d’embargo : la Russie a de quoi patienter.

On en revient alors au point de départ : Donald Trump, celui qui a tout fait capoter dès le début en « désarmant », au sens propre, la position ukrainienne face à Poutine. Le président américain va-t-il enfin comprendre qu’il est lui aussi dans une impasse, que Poutine s’est joué de lui, autant qu’il méprise les Européens ?

Pierre Benoit