Ukraine : le silence de Lviv

publié le 15/02/2026

En mission dans l’une des principales villes d’Ukraine (1), le professeur Alain Serrié a longtemps été le chef de service de l’unité Médecine de la Douleur et Médecine Palliative à l’hôpital Lariboisière. Il livre un reportage poignant sur la guerre au jour le jour.

PAR ALAIN SERRIÉ

Alain Serrie, examine des examens d'imagerie. (Photo JOEL SAGET / AFP) - Un soldat ukrainien amputé à l'hôpital de Lviv. (Photo Yuriy Dyachyshyn / AFP)

Chaque matin à Lviv, comme dans de nombreuses villes d’Ukraine, le temps semble s’arrêter pendant une minute. À 9 heures précises, une sirène retentit doucement au-dessus des toits anciens, glissant entre les rues pavées, les tramways et les façades pastel. Ce signal est devenu un rituel national : la minute de silence en hommage aux victimes de la guerre.

À cet instant, la ville entière se fige

Les passants s’immobilisent sur les trottoirs. Les conducteurs descendent parfois de leur voiture. Les vendeurs cessent de parler, les clients baissent la tête, les enfants se taisent. Même les pigeons de la place Rynok semblent ralentir leur envol. Ce n’est pas un silence vide : c’est un silence plein de noms, de visages, de souvenirs.

À Lviv, ville longtemps perçue comme un refuge à l’ouest du pays, cette minute rappelle que la guerre touche tout le monde, partout. Elle unit civils et militaires, personnes âgées et étudiants, habitants de longue date et déplacés venus de l’est. Pendant soixante secondes, chacun pense à quelqu’un : un proche disparu, un ami au front, un voisin blessé, ou simplement à ceux qu’on ne connaîtra jamais.

Ce moment quotidien est à la fois simple et profondément solennel. Il n’y a pas de grands discours, pas de gestes spectaculaires. Juste une pause collective, partagée par des millions de personnes à travers le pays. Une reconnaissance silencieuse du prix humain de la liberté.

Pour beaucoup d’Ukrainiens, cette minute est devenue un ancrage. Elle structure la journée. Elle rappelle pourquoi on continue à travailler, à étudier, à aider, à espérer. Elle est aussi une forme de résistance pacifique : refuser l’oubli, refuser l’indifférence.

À Lviv, les cafés rouvrent aussitôt, les tramways repartent, la vie reprend son cours. Mais quelque chose demeure. Le silence laisse une trace invisible, comme une respiration commune. On voit parfois des yeux rougis, des mains jointes, un léger hochement de tête entre inconnus, une reconnaissance muette, une solidarité discrète.

Cette minute n’efface ni la douleur ni la peur. Elle ne rend pas les morts à leurs familles. Mais elle donne un espace à la mémoire, chaque matin. Elle dit : nous nous souvenons. Elle dit aussi : nous sommes encore là.

Dans une ville chargée d’histoire comme Lviv, où les générations ont déjà connu exils, occupations et renaissances, ce rituel prend une dimension particulière. Il relie le passé au présent, l’individuel au collectif. C’est une promesse renouvelée chaque jour : ne pas laisser le sacrifice devenir une simple statistique.

Et quand la sirène s’éteint, la ville continue avec gravité, avec courage, avec cette dignité silencieuse qui caractérise tant de matins ukrainiens.

Blessures visibles et traumatismes invisibles

À Lviv, la guerre ne fait pas seulement du bruit. Elle impose aussi le silence. Un silence lourd, partagé, presque sacré. Lors des funérailles de soldats ou des cérémonies d’hommage, la ville semble parfois s’arrêter : les voitures ralentissent, les conversations cessent, et chacun, pendant quelques instants, pense à ceux qui ne reviendront plus.

Même loin du front, la guerre est visible. Dans les centres de rééducation, dans les rues, dans les transports, on croise des soldats amputés. Derrière chaque prothèse, il y a une explosion, un moment où une vie a basculé. La reconstruction est longue : il faut réapprendre à marcher, mais aussi à se voir autrement, à accepter un corps transformé et une vie différente.

Mais les blessures ne sont pas seulement physiques. Beaucoup de soldats et de civils portent des traumatismes invisibles. Le stress post-traumatique s’exprime par des cauchemars, de l’anxiété, une peur constante. Certains disent que le plus dur n’est pas la guerre elle-même, mais le retour à une vie normale, où tout semble continuer comme si rien ne s’était passé.

Chez les amputés, le corps et l’esprit sont souvent blessés ensemble. La perte d’un membre peut aussi être la perte d’une identité, d’un métier, d’un rôle familial. La rééducation devient alors une reconstruction complète : physique, mentale et sociale. Ce sont les circonstances dans lesquelles Douleur Sans Frontière, une ONG française, intervient avec les soignants ukrainiens au sein des centres de réadaptation, de réhabilitation spécialisée dans les traumatismes de guerre, d’appareillage de prothèses et de chirurgie reconstructive.

Dans ce contexte, la minute de silence prend un sens particulier. Elle n’est pas seulement un hommage aux morts. Elle est aussi un moment pour reconnaître la souffrance des survivants. Elle rappelle que derrière les chiffres de la guerre, il y a des vies brisées, mais aussi des vies qui continuent.

À Lviv, le silence est devenu une forme de mémoire. Et peut-être aussi une forme de résistance : refuser d’oublier, tout en continuant à vivre.

(1) Mission en Ukraine

« Douleurs sans Frontières » a pour objectif d’apporter un soutien multidimensionnel aux personnes amputées en Ukraine afin de leur permettre de surmonter la douleur physique et psychologique, et d’améliorer leur qualité de vie.

Depuis le début du conflit en Ukraine en 2014 et son intensification après l’invasion de 2022, des milliers de personnes ont été touchées par la guerre, avec un grand nombre de blessés, dont des amputations. Ces blessures ne se limitent pas seulement à la perte physique d’un membre, de traumatismes oro-faciaux, de contusions cérébrales mais entraînent également des souffrances chroniques, notamment des douleurs neurologiques persistantes telles que la douleur du membre fantôme, les douleurs neuropathiques périphériques et centrales, ainsi que des névromes. D’autant que le nombre d’amputés ne cesse d’augmenter en Ukraine, frappant principalement une population jeune. Parallèlement, les victimes de guerre sont souvent confrontées à des troubles de stress post-traumatique (PTSD), exacerbés par les horreurs vécues pendant le conflit.

Ces types de douleurs, qui sont à la fois physiques et psychologiques, nécessitent des approches de soins spécialisées et multidimensionnelles, qui ne sont pas toujours accessibles en Ukraine, surtout dans les zones fortement touchées par le conflit. Le projet « Douleurs sans Frontières » a pour objectif de répondre à ces défis en offrant des traitements ciblés pour les amputés et les victimes du PTSD, étant donnés les besoins en management de la douleur (diagnostic, évaluation) et prises en charge (pharmacologiques et non pharmacologiques) de la douleur chronique, des complications post-opératoires et de leurs conséquences à la fois psychologiques et socio-professionnelles (modèle bio-psycho-social de la douleur chronique : International Association of the Study of Pain ; IASP).

En matière de douleurs psychologiques et de syndrome post-traumatique de guerre (PTSD), les besoins là aussi sont énormes, aussi bien dans les zones proches de la ligne de front, à l’est et au sud-est, que dans les villes de l’arrière, qui accueillent les blessés, les amputés et les déplacés de l’intérieur (3,7 millions en 2024).