Ukraine : l’Europe encore humiliée

par Pierre Benoit |  publié le 07/12/2025

Le calvaire diplomatique continue pour les Européens. Américains et Russes ne cessent de discuter sans eux. Le face-à-face du 2 décembre entre Poutine le milliardaire Steve Witkoff n’a rien donné. On entre dans un trou noir.

Le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Andrii Sybiha (à droite), le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul (deuxième à gauche), et d'autres participants assistent à une réunion du Conseil ministériel de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), le 4 décembre 2025 à Vienne, en Autriche. (Photo Joe Klamar / AFP)

Les Américains ont changé de méthode. Ils ont donné rendez-vous au négociateur ukrainien Rustem Umerov dans une résidence de Floride à quelques miles du quartier général de Trump de Mar-a-Lago. Silence radio depuis cinq jours déjà sur ces discussions. On ne sait pas sur quel document ils travaillent : s’agit-il du texte russo-américain en 28 points qui avait fuité le 21 novembre dans la presse ? Ou celui qui avait été réécrit par les Européens et les Ukrainiens ? Mystère. Il est clair que les hommes de la Maison Blanche ont imposé des conditions de confidentialité.

A l’issue du niet de Poutine à Moscou, les diplomates européens avaient fixé un rendez-vous bruxellois à Witkoff et aux négociateurs Ukrainiens. L’escale belge a tout simplement été biffée de la feuille de vol de l’équipe Trump : cap sur la Floride. Devant cette exclusion, on aurait pu s’attendre à une réaction énergique de l’Europe, notamment de la part du groupe de tête des « pays volontaires » pour garantir un futur cessez-le-feu. Rien. Le seul qui ait parlé est le Chancelier Merz. Il a dit à Zelensky, « attention, ils se jouent de toi et de nous ».

Comme toujours chez les Européens, la peur de perdre le contact avec Trump domine. La perspective d’un lâchage de l’Ukraine et, par conséquent celui de l’Europe, agit comme un gaz paralysant pour la diplomatie du vieux continent En réalité, l’auto-censure est là, les diplomates évitent de s’exprimer pour ne pas jeter de l’huile sur le feu. On joue la montre en attendant qu’il soit clair pour tout le monde que le blocage vient de la Russie.

Cette ligne de conduite est-elle la bonne ? Elle détonne en effet avec la pédagogie actuelle des dirigeants européens sur la réalité de le menace russe, l’augmentation des budgets de défense, la croissance des effectifs militaires. Ensuite, après un an de régime Trump, on ne peut pas croire que l’UE ignore l’ampleur de la bascule stratégique où elle se trouve embarquée. Enfin, on se demande si ce n’est pas la peur du vide qui paralyse l’Europe. Après 75 ans de sécurité collective garantie par les États-Unis via l’OTAN, l’idée d’une prise en charge complète et décomplexée de sa défense donne le vertige au vieux continent.

L’UE pourtant ne manque pas d’atouts. On avance souvent le poids global de son PIB, la stabilité de sa monnaie commune. Un exemple plus récent : l’aide financière pour soutenir l’effort de guerre de l’Ukraine. Pour contourner le refus de la Belgique de créer un prêt de réparation abondé par les avoirs russes gelés dans ses banques, la Commission avance l’idée d’une dette contractée au nom des 27 qui serait garanti par le budget communautaire. L’affaire sera tranchée lors du prochain Conseil de l’UE en fin décembre.

Un autre levier concerne le développement des capacités de défense du continent. Il faudra bien se demander si les investissements actuels, orientés vers les États-Unis, ne sont pas en train d’appauvrir l’Europe. L’UE a commandé quelque 400 chasseurs F35, fleurons de la panoplie américaine, contre une trentaine de Rafales. A l’évidence, l’Europe ne pourra gagner sa liberté d’action sans repenser sa stratégie en matière d’armement.

La vitesse de réaction de l’Union Européenne est défiée jour après jour par la crise ukrainienne. La création d’un groupe de pays volontaires disposés à mettre en place une force pour garantir la sécurité de Kiev après un cessez-le-feu est un bon exemple d’adaptation. A ce jour 26 pays veulent y contribuer d’une façon ou d’une autre. L’alerte est venue des voisins de la Russie, les Pays Baltes, la Pologne. L’initiative a été prise par la Grande Bretagne, l’Allemagne et la France, vite rejointes par la Pologne. La mise en place a été travaillée par les états-majors de plusieurs pays. Preuve que l’Europe sait manœuvrer quand elle le veut.

Si l’on ne veut pas que l’histoire de l’Europe s’écrive sans elle, il faut aller beaucoup plus loin. Devant l’urgence imposée par les crises, il faut abandonner la règle de l’unanimité pour certaines décisions. On évoque déjà la mise en place d’une formule de type E-5, soit le groupe des cinq pays en pointe dans la mise en place de la coalition des pays volontaires. Il faut aller vite tout en restant lucide sur la réalité du moment : dans cette étape, Russes et Américains affichent sans complexe leur projet commun, celui de fragmenter l’Union Européenne. L’administration Trump en a donné la preuve ce week-end en montrant comment elle entendait s’y prendre dans le « document de stratégie de sécurité nationale » : en appuyant partout les formations identitaires d’extrême droite pour approfondir les failles, obtenir à terme l’éclatement du projet européen.

Pierre Benoit