Ukraine : Poutine, l’obstiné du Kremlin

par Pierre Benoit |  publié le 08/07/2025

Le président américain n’a pas compris que les buts de guerre de Vladimir Poutine sont les mêmes depuis le début du conflit et que les négociations avec lui ne sont qu’un écran de fumée.

Le président russe Vladimir Poutine visite une exposition présentant les réalisations du mouvement public panrusse « Front populaire » sous le slogan « Tout pour la victoire ! », à Moscou le 6 juillet 2025. (Photo Mikhail METZEL / POOL / AFP)

Donald Trump est dépité et en colère. Devant la presse accréditée à la Maison blanche il commente l’entretien téléphonique qu’il a eu le 3 juillet avec Vladimir Poutine : « Il veut aller jusqu’au bout, juste continuer à tuer des gens ». Le cinquième échange direct entre les deux présidents n’a permis aucune avancée vers un cessez-le-feu. Poutine lui a répété que la Russie « ne renoncera pas à ses objectifs » tant que les « causes profondes du conflit » n’auront pas été éliminées.

L’échec apparent de Trump dans le conflit ukrainien est confirmé. Il tranche avec la séquence iranienne de la « guerre des douze jours », ou l’on a vu l’hubris du milliardaire républicain monter au zénith. Avec dépit, Trump a réagi à la manière d’un adolescent vexé : « ce n’est pas bien » a-t-il encore ajouté devant les journalistes, après avoir voulu flatter le maître du Kremlin en se plaçant depuis janvier dernier sur ses positions pour affaiblir l’Ukraine.

La réaction de Poutine a été d’une tout autre nature. Dans la nuit qui a suivi son coup de fil avec Washington, l’Ukraine subissait le bombardement le plus intense depuis le début de la guerre : 539 drones et 11 missiles ont survolé les grandes villes du pays. Désormais, les habitants de Kiev ont pris l’habitude de passer leurs nuits dans les couloirs du métro. La capitale n’est la seule agglomération visée, des villes comme Odessa ou Kharkiv sont en partie détruites.

Le « blitz » de Moscou ne vise qu’un seul objectif, briser le moral d’une population qui, sans relâche, manifeste depuis trois ans son soutien aux combattants sur le front. Sans parler du grignotage régulier mené par les forces russes dans les trois provinces de l’est, la région de Kharkiv est elle aussi sous pression avec une soixantaine d’assauts lancés en quelques jours.

Après avoir annoncé une « pause » en début de semaine pour la livraison des missiles antiaériens américains, Trump a semblé faire volte-face en fin de semaine. Zelensky et Trump se sont parlé au téléphone, le président ukrainien a laissé fuiter que l’Américain était d’accord pour renforcer la protection de l’espace aérien de Kiev. Le président ukrainien va sans doute trop vite en besogne. La suspension des aides américaines à Kiev cadre parfaitement avec la stratégie militaire du Kremlin : une montée en puissance graduelle de l’offensive, tandis que le pays a basculé en quatre ans dans une économie de guerre qui absorbe le tiers des dépenses publiques de la Fédération russe.

Déjà évoquée lors du sommet de l’Otan lorsque Trump a parlé de sa priorité en faveur des intérêts américains, la menace d’une suspension du parapluie antimissile américain est une épée de Damoclès pour Zelensky. Son état-major n’est plus en mesure d’assurer la sécurité totale du ciel ukrainien : il manque de missiles sol-air Stinger, des missiles air-air pour les avions F16, de missiles anti-missiles Patriot. Cette situation est d’autant plus délicate que l’aide militaire européenne a dépassé depuis avril celle des États-Unis avec un montant global de 72 milliards d’euros. Or la perspective de supplanter l’ensemble des fournitures américaines n’est pas pour demain. Un exemple : un projet de fabrication de missiles Patriot sous licence a été lancé l’année dernière avec une usine qui sera implantée au sud de l’Allemagne. Problème, elle ne sortira pas ses premiers engins avant 2027…

L’enchaînement des derniers jours jette une lumière crue sur la guerre au cœur de l’Europe : prise entre la volonté irrévocable du Kremlin de détruire le régime de Kiev et les volte-face de Trump, l’étau se resserre sous nos yeux sur l’Ukraine indépendante. Une course contre la montre est engagée : actée lors du sommet de l’Otan, la mise en route d’une défense européenne est une perspective à moyen terme. Elle ne correspond pas aujourd’hui à la dynamique de la situation militaire sur le terrain.

Pendant longtemps les responsables européens n’ont pas compris l’évolution du régime de Vladimir Poutine. Les exemples de la Géorgie ou l’occupation de la Crimée en 2014 n’ont pas davantage orienté leur réflexion. L’offensive russe lancée en février 2022 par Poutine en a surpris plus d’un, même lorsque les services de renseignement américains en parlaient ouvertement.

Aujourd’hui, tout s’accélère et Poutine apparaît comme l’obstiné du Kremlin. Cette obsession impériale ne tombe pas du ciel. Il est encore temps en effet de réfléchir à ce que disait Vladislav Sourkov, l’ancien sherpa de Poutine, aujourd’hui en disgrâce, à propos des grands empires de l’histoire dont la Russie « pour laquelle l’expansion constante n’est pas seulement une idée, mais la véritable raison existentielle de notre histoire ». (*)

(*) Cité par Giuliano da Empoli, in « L’heure des prédateurs », Gallimard.

Pierre Benoit