Ukraine : Trump fixe son prix pour acheter la paix

par Pierre Benoit |  publié le 20/08/2025

Pour la première fois, le président américain a accepté de donner des garanties de sécurité à l’Ukraine. Lesquelles ? Mystère. On en devine seulement le coût…

En haut, le 28 février 2025. En bas, le 18 août 2025. Le président Donald Trump et le président ukrainien Volodymyr Zelensky se rencontrent dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche à Washington. (Photo de Saul LOEB et Mandel NGAN / AFP)

Une fois encore, Trump et Zelensky côte-à-côte dans le bureau ovale de la Maison-Blanche. Six mois après l’humiliante séquence d’un président américain faisant sèchement la leçon à l’homme incarnant la résistance face à l’agresseur russe, le décor a changé. Une carte de l’Ukraine en noir et blanc est fixée sur le mur, en rouge les zones arrachées par les forces de Moscou. Soit plus 20% de son pays.

Cette carte, Zelenski n’est pas prêt à l’oublier. Il en a profité pour parler de la ténacité de son armée, du rejet massif de l’opinion ukrainienne face à toute concession territoriale. Il avait bien compris que Trump cherchait à le flatter juste avant d’ouvrir une discussion sur d’éventuels compromis, un marchandage sur l’est et le sud du son pays ravagé par la guerre.

Avec son staff, dont le vice-président, l’idéologue J.D. Vance, Trump recevait ensuite le « commando » européen venu soutenir Zelensky à Washington. Au total quatre chefs d’état ou de gouvernement, plus Ursula von der Leyen et le patron de l’Otan Mark Rutte, dans une salle proche du bureau ovale, un bel exemple d’unité européenne. « On a vu que l’Ukraine n’était pas seule, relève le politiste Dominique Moïsi (*). Elle peut peser de tout son poids, mais elle doit d’abord restée unie, ensuite passer des paroles aux actes. Il faut que certains pays d’Europe soient prêts à contrer la volonté de Donald Trump. Le pari est là, mais, pour le coup, le moment de l’Europe, c’est maintenant ».

Trump a surpris tout le monde en s’éclipsant au milieu de sa réunion. Quarante minutes d’échanges avec Poutine pour lui proposer, comme demandé par les européens, une réunion tripartite avec Zelensky. Elle pourrait avoir lieu dans quelques semaines, plus peut-être, aucune date n’a été avancée.

C’est Emmanuel Macron qui a poussé le plus fort pour cette rencontre tripartite. On ne sait pas si Trump a parlé avec Poutine d’une trêve dans les combats pour permettre cet échange à trois dans un climat apaisé. Après sa seconde réunion la journée, Trump a fait une remarque sur son réseau social : « c’était un bon début ».

Pour les Européens aussi la journée n’était pas inutile, car ils ont marqué un point : Trump a enfin admis que les fameuses conditions de sécurité exigées par l’Europe pour garantir un accord devaient être au cœur des futures discussions.

Il a cependant a surpris tout le monde en acceptant cette condition portée par l’Europe. Il rebondit à sa manière, il a flairé un bon deal : la meilleure façon de garantir la sécurité future de l’Ukraine est qu’elle soit dotée d’une armée robuste… équipée de matériel militaire américain. Sans hésiter, il propose que cet investissement ukrainien massif soit financé par les Européens. Zelenski aurait avancé le chiffre de 90 milliards de dollars pour répondre aux besoins de son armée. Autant dire que Trump vient de fixer le prix de son engagement pour la paix en Ukraine.

Le président milliardaire attrape au vol une question essentielle à toute sortie de crise pour glisser sa condition. Pour le politiste Dominique Moïsi , la méthode Trump s’affiche ici à l’état pur : « Achetez-moi du matériel, ensuite, on verra. En anglais on dirait que nous arrivons sur « an uncharted territory », un territoire inexploré, que l’on découvre pour la première fois. Lorsqu’il invite à la prudence, Emmanuel Macron a parfaitement raison. On ne sait pas où l’on va. Le problème est que Poutine, lui, sait ce qu’il veut, les Européens savent ce qu’ils ne veulent pas. Entre les deux, on a l’impression que Trump navigue à vue. Il n’y a jamais eu de président américain aussi brutal, aussi incompétent. Il n’y a pas de précédent historique. On est dans une phase inédite ou le pompier américain parait presque aussi dangereux de la pyromane russe ».

Lors du lynchage médiatique de Zelenski dans le bureau ovale en février dernier, Trump avait lâché : « je ne me soucie pas de la sécurité, moi, mon souci, c’est de conclure un deal ». Nous y voilà.

Depuis l’étape de l’Alaska, on a pu suivre pas à pas le rapprochement de Donald Trump sur les positions de Poutine. C’est à Anchorage que le président milliardaire a brusquement tourné le dos à la diplomatie européenne qui prônait un cessez-le-feu avant toute discussions en vue d’un accord de paix. En clair, Trump a donné au maître du Kremlin le droit de poursuivre son agression sans menace de nouvelles sanctions américaines.

A Washington deux autres pas viennent d’être franchi : pour la galerie on annonce des mesures de sécurité s’inspirant vaguement de l’article 5 de la charte de Alliance atlantique fondé sur l’assistance mutuelle en cas d’agression. Mais le prix à payer pour les européens est de quelques 90 milliards de dollars. Et rien ne dit que cette somme exorbitante puisse éviter à terme une vassalisation de Kiev par Moscou. Ensuite, c’est Trump reconnaissant le fait accompli par les armes, expliquant que Poutine ne pourra accepter un cessez-le-feu sans tenir pour acquis le Donbass. D’après les analystes militaires, Poutine se sera emparé de la totalité de cette région à Noël prochain. Il n’y a aucun répit militaire à attendre.

(*) Dominique Moïsi, dernier ouvrage paru : « Le triomphe des émotions ». Edition Robert Laffont

Pierre Benoit