Un discours magistral
Quoique banquier et économiste à l’origine, le Premier ministre canadien, Mark Carney, a prononcé à Davos un discours de géopolitique de haute portée, essentiel à qui veut comprendre la nouvelle réalité planétaire. Une leçon pour les démocraties qui veulent résister aux empires.
L’adresse de Mark Carney sonnera agréablement et utilement aux oreilles françaises. Pas seulement parce que le Premier ministre a prononcé son introduction en français. Mais surtout parce qu’il offre une ligne de conduite à un pays de taille moyenne soucieux d’indépendance comme la France.
À Davos, la fin d’un ordre ancien
L’ordre ancien, dit Carney – qui était tout sauf ordonné, mais se référait néanmoins à des règles – vient de disparaître sous les coups des grandes puissances rivales et des grands prédateurs, tels Poutine, Trump ou Xi Jinping. C’est l’aphorisme de Thucydide qui gouverne désormais la planète : « les forts agissent selon leur volonté et les faibles en subissent les conséquences ».
Ces règles proclamées, quoique souvent violées, étaient une fiction utile. Elles servaient de boussole, même si beaucoup de pays ne les suivaient pas, et la mondialisation « heureuse » en usait comme d’une référence juridique et politique. Mais cette mondialisation s’est retournée contre elle-même et a ensemencé les graines du désordre, de la renaissance des empires et de la révolte des populismes.
Autonomie stratégique sans monde cloisonné
Constatant leur disparition, certains – les souverainistes, les nationalistes, notamment – proposent de s’enfermer derrière leurs frontières, de construire des murs toujours plus hauts. Il est vrai, reconnaît Carney, que les nations menacées par les empires « doivent renforcer leur autonomie stratégique dans les domaines de l’énergie, de l’alimentation, des minéraux critiques, de la finance et des chaînes d’approvisionnement. (…) Lorsque les règles ne vous protègent plus, vous devez vous protéger vous-même. » Mais ce mouvement compréhensible, ajoute-t-il, aura des conséquences nuisibles. « Un monde cloisonné sera plus pauvre, plus fragile et moins durable. »
Un réalisme fondé sur les valeurs
Il existe une autre voie, continue-t-il : définir un « réalisme fondé sur les valeurs ». Nous ne pouvons plus compter « uniquement sur la force de nos valeurs, mais également sur la valeur de notre force ». Isolement, nationalisme étroit ? Non ! Il s’agit de se renforcer, y compris sur le plan militaire, mais aussi « d’établir des coalitions efficaces, en fonction des enjeux, entre partenaires qui partagent suffisamment de points communs pour agir ensemble (…) Les puissances moyennes doivent agir ensemble, parce que quand on est absent de la table, on figure au menu. »
Ainsi, entre la fiction impossible d’un « gouvernement mondial » onusien ou d’une « communauté internationale » bienveillante et la réalité anarchique et dangereuse d’un monde sans loi, il existe une troisième voie : celle d’une stratégie d’alliances multiformes adaptées à chaque situation et à chaque région du monde, qui verrait les puissances démocratiques moyennes en voie de redressement se coaliser au nom de leurs principes et de leurs intérêts pour faire pièce aux grands prédateurs. La force se met au service des principes et ces principes appuyés sur la volonté d’indépendance deviennent une force.
Il y a bien d’autres choses dans le manifeste de Carney, qui mérite une lecture complète et attentive. En voici néanmoins des extraits utiles. Tout partisan des valeurs démocratiques doit le méditer, non pour soupirer après un passé révolu, mais pour maîtriser l’avenir.



