Un paradoxe français : abondance d’épargne, pénurie de capital
Les épargnants préfèrent l’immobilier et les placements sûrs à l’investissement productif, ce qui handicape l’économie. Il est pourtant possible d’en sortir…
Cherchez l’erreur. Tous les observateurs se plaisent à dire la France à court d’argent alors que le taux d’épargne des Français (19%) est en hausse régulière et figure parmi les plus élevés de la zone euro. Le patrimoine cumulé des Français – immobilier et financier – représente plusieurs années de revenu national. Mais voilà : cette manne est très imparfaitement mobilisée. Car l’essentiel ne se transforme pas en « capital patient » pour les entreprises, les infrastructures, la recherche ou la formation. Il se concentre sur la pierre, les livrets et les fonds en euros, c’est-à-dire sur des actifs peu risqués, mais faiblement productifs au sens macroéconomique. Sans parler des 300 milliards d’euros détenus en or dans les fameux « bas de laine ».
Le paradoxe français est là : notre pays est très riche en épargne, mais très pauvre en capital, très investi sur le court terme et trop peu sur le long terme.
Pour éclairer cet angle mort, il faut regarder non pas seulement le volume d’épargne, mais sa composition. Une large part de la richesse des ménages est immobilisée dans l’immobilier. Ce choix a une rationalité sociale et politique : la propriété du logement est perçue comme un gage de sécurité et de statut. Mais du point de vue macroéconomique, une résidence ne finance ni la montée en gamme industrielle, ni la décarbonation de l’économie. Puis viennent les produits garantis : fonds en euros de l’assurance-vie, livrets réglementés, dépôts bancaires. Leur succès repose sur deux facteurs : la liquidité et la garantie du capital. Là encore du court terme et peu de risques. La France reste d’ailleurs un pays de peu d’actionnaires individuels.
Vu de l’économie réelle, le tableau est clair : la France sait bien financer l’État et la pierre. Elle ne sait pas bien « brancher » son épargne domestique sur les besoins des infrastructures critiques, des PME, de la transition énergétique et de l’innovation.
Premier verrou : l’architecture d’incitations. Depuis des décennies, les politiques publiques ont massivement encouragé l’accession à la propriété, l’investissement locatif résidentiel et l’épargne réglementée liquide et peu risquée.
Deuxième difficulté : les contraintes pesant sur les intermédiaires financiers. Les banques, les assureurs et les sociétés de gestion sont soumis à des normes prudentielles (Bâle III, Solvabilité II…) qui renchérissent le coût en capital des placements en actions et en actifs illiquides. Dans ce cadre, l’offre de produits se structure naturellement autour de solutions prudentes : produits garantis, à capital protégé, au rendement modéré mais prévisible, avec des supports monétaires ou obligataires à court terme.
Troisième verrou, plus politique : la complexité et l’instabilité du dispositif d’épargne. Entre les différentes enveloppes (plans d’épargne de ceci ou de cela, assurance-vie, multiples dispositifs immobiliers), la plupart des ménages se trouvent confrontés à un paysage illisible. Et comme, la fiscalité de l’épargne et du patrimoine est constamment remaniée, un épargnant non expert se repliera davantage vers les produits qu’il comprend (livrets, immobilier, fonds euros) plutôt que ceux conçus pour financer l’économie réelle (PEA, PEA-PME, unités de compte actions, fonds PME/ETI, etc.).
Sortir de cette impasse suppose moins une « mesure miracle » qu’un pacte global sur une dizaine d’années, articulé autour de deux grandes orientations.
D’abord la prévisibilité. L’épargne de long terme ne se développe pas dans un environnement fiscal perpétuellement mouvant. Un engagement politique de stabilité des grands principes de taxation du capital (notamment pour les PEA, l’assurance-vie longue, les PER) serait un signal puissant. Dans ce domaine une loi d’orientation pluriannuelle – on n’ose parler du Plan – serait peut-être à imaginer. À cette stabilité devrait d’ailleurs s’ajouter un bonus ciblé pour les formes d’épargne qui acceptent le risque productif et le long terme.
La deuxième orientation consisterait à offrir aux ménages des « autoroutes » d’épargne productives : des fonds labélisés, gérés par des acteurs privés ou publics mais clairement affectés à un objectif donné : financement des PME, financement de la défense, financement de l’innovation, financement de la transition énergétique. Voire financement régional. Ouverts au grand public, accessibles via des tickets modestes avec une mutualisation partielle des risques. Longtemps réservés à des patrimoines élevés, le « private equity » doit se démocratiser. Et les épargnants se convaincre d’accepter un blocage de plusieurs années en échange de rendement liés à un panier d’actifs productifs clairement définis.
Enfin un label d’« épargne citoyenne », attribué aux produits qui financent clairement des activités productives, respectent des critères de transparence et de frais raisonnables, pourrait servir de repère simple pour le grand public.
Au fond, la transformation de l’épargne française est moins une affaire de technique financière que de contrat social. Les ménages ont, pour l’essentiel, tenu leur rôle : ils épargnent beaucoup, parfois par prudence, parfois par défiance, souvent par sagesse. L’État, les régulateurs et les intermédiaires financiers doivent désormais leur offrir un cadre qui permette à cette épargne de servir pleinement l’intérêt économique collectif, sans renier la protection individuelle. À noter au passage que notre pays dispose d’une institution fiable et respectée qui pourrait servir de pivot à une telle politique : la Caisse des Dépôts.
Ce contrat pourrait se résumer comme suit. Aux ménages, il faut garantir des produits lisibles, des frais encadrés, une fiscalité stable et la possibilité de choisir le niveau de risque assumé sur une fraction seulement de leur patrimoine. Aux entreprises et aux territoires, on doit apporter des flux de capital patient, indispensables pour investir, innover, se décarboner et se développer. À la collectivité, il faut enfin offrir un modèle de financement l’avenir qui ne repose pas uniquement sur la dette publique et les capitaux étrangers.
La France n’a pas besoin d’un surcroît miraculeux d’épargne. Elle a besoin d’un surcroît de cohérence dans la façon dont cette épargne est orientée. C’est à ce prix que l’on passera d’une économie de rente à une économie de production, où la richesse accumulée se transformera en capacité d’agir.



