Une démocratie vendue à la découpe

par Sébastien Lévi |  publié le 16/08/2025

Le charcutage électoral auquel se livrent les républicains de Trump illustre une nouvelle fois la transformation de la démocratie américaine en régime illibéral.

Le gouverneur de Californie, Gavin Newsom, le 14 août 2025 à Los Angeles, évoque un possible référendum californien sur le redécoupage électoral, afin de contrer la tentative législative d'ajouter cinq sièges républicains à la Chambre des représentants de l'État du Texas. (Photo MARIO TAMA / Getty Images via AFP)

En 1965, le « Voting Rights Act » instituait la supervision du gouvernement fédéral devant tout redécoupage électoral, en particulier dans les états du Sud, afin d’éviter que le poids des minorités soit systématiquement réduit (en les regroupant par exemple dans une seule circonscription). En 2013, la Cour Suprême américaine déclarait que cet aspect de ce texte n’était plus nécessaire, en raison des avancées réalisées sur le plan de l’égalité civique.

Cette décision de 2013 devait ouvrir la voie à une frénésie de redécoupages électoraux (appelés « gerrymandering », du nom d’Elbridge Gerry, gouverneur adepte de cette pratique) entrepris depuis lors dans les états républicains, avec des cartes électorales toujours plus étranges. Ce gerrymandering massif s’inscrit dans une offensive plus large menée par le Parti républicain depuis 2013, avec la fermeture de 2,000 bureaux de vote dans des états du Sud, la purge de listes électorales ou encore la décision d’empêcher les anciens détenus de voter, en Floride par exemple.

Toutes ces mesures ont un objectif : diminuer le poids électoral des urbains, des jeunes, des pauvres et des minorités au profit des « vrais » Américains. Barack Obama alerte depuis des années sur cette offensive anti-démocratique, pressant les jeunes démocrates de s’atteler à ce problème plus qu’aux polémiques sans fin sur les pronoms et les toilettes unisexe.

L’offensive massive du Parti républicain fait partie intégrante de la transformation du pays en régime illibéral. C’est à cet aune qu’il faut comprendre la volonté de Trump de modifier la carte électorale du Texas pour « gratter cinq sièges en plus pour les républicains » à la Chambre des Représentants, en vue des élections de mi-mandat de 2026 qu’il craint de perdre.

Après des années de passivité, le Parti démocrate semble enfin prendre la mesure de la menace, et contre-attaque sur le gerrymandering, auquel il est hostile en principe, en proposant de redécouper les états dont il contrôle la législature à son avantage, comme New York ou la Californie, pour la Chambre des Représentants. L’enjeu est d’autant plus important que le système des grands électeurs favorise les états ruraux et conservateurs pour la présidence. Quant au Sénat, deux sénateurs y sont élus dans chaque état, qu’il compte 40 millions d’habitants comme la Californie ou 500,000 comme le Wyoming. Résultat : 30% des électeurs élisent 70% des sénateurs, et les Républicains sont favorisés.

Le Parti républicain sait que les tendances démographiques lourdes lui sont défavorables (au-delà de la capacité de Trump à aller chercher des électeurs des minorités en 2024), et il entend user de tous les mécanismes pour protéger son pouvoir, alors que le Parti démocrate se voit forcé de répliquer avec les mêmes armes.

Cette crise du redécoupage électoral va donc bien au-delà d’une bataille pour des sièges. Elle acte le divorce entre états démocrates et républicains sur le fonctionnement de la démocratie, et illustre la guerre civile larvée qui se joue entre les deux camps, qui dénient de plus en plus à l’autre la légitimité même d’exercer le pouvoir. Elle est ainsi un possible prélude à la sécession imaginée par Douglas Kennedy dans son livre « C’est ainsi que nous vivrons », et va donc bien au delà des simples tripatouillages de Charles Pasqua…

SEBASTIEN LEVI

Sébastien Lévi

Correspondant aux États-Unis