Ursula von der Leyen accusée d’outrepasser son mandat

par Régis Poulain |  publié le 03/03/2026

Les crises internationales rebattent les cartes du pouvoir européen. Les initiatives récentes d’Ursula von der Leyen soulèvent une question centrale : jusqu’où peut aller la Commission sans mandat explicite des États membres ?

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, participe à une conférence de presse, à Bruxelles le 2 mars 2026. (Photo Nicolas Tucat / AFP)

Les crises diplomatiques peuvent favoriser deux phénomènes au sein des démocraties : d’abord, la marginalisation des assemblées, les discussions collégiales ne pouvant aboutir, dans les délais imposés par l’urgence, à des décisions efficaces. Ensuite, le pouvoir des chefs de l’exécutif se trouve renforcé : à la tête de l’appareil d’État, il leur suffit de donner des ordres pour mettre leurs services en ordre de marche. Mais que se passe-t-il lorsque la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, empiète sur des prérogatives qui ne lui reviennent pas ?

Des initiatives contestées sur la scène internationale

Même Nathalie Loiseau, eurodéputée macroniste, est sortie de ses gonds. Dans un post sur X le 28 février dernier, elle a fustigé dans la langue de Shakespeare les velléités présidentialistes de la cheffe de la Commission : « Once again Ursula von der Leyen, this is NOT your business. Enough is enough. » Elle réagissait à un communiqué de la conservatrice allemande sur la situation au Moyen-Orient, à propos de laquelle elle n’est pas censée s’exprimer.

La présidente tend à se penser plus importante qu’elle ne l’est, car les traités sont pourtant très clairs : la politique extérieure de l’UE relève de la Haute représentante et vice-présidente de la Commission, Kaja Kallas, ainsi que du président du Conseil européen, Antonio Costa. Cet empiétement irrite, froisse, voire exaspère les Européens. Von der Leyen s’est rendue de sa propre initiative en Israël après les attaques terroristes du 7 octobre 2023 pour assurer le soutien de l’UE à l’État hébreu. Des diplomates européens et plus de 800 fonctionnaires de l’UE ont signé une lettre de protestation contre ce déplacement. Elle y avait notamment rencontré le président Herzog, qui avait déclaré quelques jours plus tôt « qu’il n’y avait pas d’innocents à Gaza ».

Sur la question migratoire, elle a conclu un « mémorandum d’entente » avec la dictature tunisienne en juillet 2023. Berlin et Rome ont vu rouge, dénonçant une initiative personnelle. Pire encore, elle savonne la planche des dirigeants élus : avant le voyage d’État du président Macron, elle a prononcé, en mars 2023, un discours très ferme à l’égard de la Chine, appelant à « réduire la dépendance » envers l’Empire du Milieu. Là encore, sans mandat.

Plus récemment, elle a pris l’initiative d’envoyer un observateur au « Board of Peace » de Donald Trump, sans que les États membres ne valident ce choix.

Une lecture atlantiste des traités européens

Ces coups de boutoir contre l’ordre des traités ne relèvent pas seulement du protocole : ils traduisent des choix politiques majeurs, tous orientés vers le maintien d’une relation transatlantique forte. Conservatrice allemande, von der Leyen ne peut se résoudre à rompre avec les attaches idéologiques qui l’ont conduite à diriger l’administration européenne. Atlantiste à une époque où les États-Unis ne le sont plus autant, elle apparaît comme une femme du passé.

Sa marginalisation du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), l’affaiblissement de la collégialité des décisions et son refus d’envisager l’UE autrement que comme une extension des intérêts américains portent préjudice à l’émergence d’une Europe autonome et souveraine. Sa voix non sollicitée parasite celle des États membres et de la Haute représentante, qui n’a déjà pas besoin de cela pour fragiliser l’Europe.

Il est grand temps que Paris et Berlin rétablissent le respect des traités au sein d’une Commission qui tend à s’en affranchir.

Régis Poulain