Venezuela : un Nobel de la paix pour faire la guerre ?

par Pierre Benoit |  publié le 12/12/2025

L’opposante vénézuélienne Maria Corina Machado est à Oslo pour recevoir son prix Nobel de la paix. Mais c’est peut-être un conflit armé qui se profile au Venezuela : très droitière, la cheffe de l’opposition n’hésite pas à s’appuyer sur l’administration Trump.

Maria Corina Machado, figure de l'opposition vénézuélienne et lauréate du prix Nobel de la paix 2025, le 11 décembre 2025 à Oslo. Mme Machado, interdite de quitter le Venezuela, n'a pas pu assister à la cérémonie de remise des prix la veille avant d'arriver à Oslo tard dans la nuit. (Photo Rune Hellestad / Getty Images via AFP)

La rumeur de son arrivée courait depuis plusieurs jours, une conférence de presse avait été annulée le mardi 9 décembre. Son apparition a finalement eu lieu dans la nuit du 10 au 11 dans l’hôtel où devait avoir lieu la remise de son trophée.

L’arrivée de Maria Machado dans la capitale norvégienne est une histoire rocambolesque comme on les adore en Amérique Latine. Maria Corina Machado avait plongé dans la clandestinité au lendemain des élections truquées remportées par Nicolas Maduro en juillet 2024. Elle se cachait dans la mégalopole de Caracas. Selon des indiscrétions publiées par le Wall Street Journal, elle a pris la route de la côte Caraïbe en compagnie de deux comparses. Personne ne l’a reconnue en franchissant les check-points car la perruque qu’elle portait modifiait son profil. A son arrivée sur la côte, un petit bateau de pêche l’attendait. Arrivée en pleine mer n’importe quelle autre embarcation aurait été ciblée par la flotte de Washington. C’est l’inverse qui s’est produit : deux chasseurs portant la bannière américaine sont venus escorter le navire de pêche jusqu’à la petite île néerlandaise de Curaçao.

Les États-Unis ont donc orchestré l’exfiltration de l’opposante à l’autocrate Maduro. Au nom de la lutte contre le narcotrafic, Trump a déployé depuis trois mois une armada forte d’une trentaine de navires de guerre au large du Venezuela. Des frappes contre des embarcations supposées appartenir aux trafiquants de drogue ont déjà fait 83 morts. Plusieurs représentants démocrates ont mis en garde l’administration Trump contre ces exécutions extrajudiciaires.

Le 10 octobre, lorsque le comité Nobel a annoncé que son choix s’était porté sur Maria Corina Machado, celle-ci avait dédié son prix « au peuple du Venezuela qui souffre et au président Trump pour son soutien décisif ». Cette récompense et la façon dont elle vient aujourd’hui de récupérer son prix la hisse à un niveau de renommée jamais égalé à l’international.

Beaucoup de Vénézuéliens saluent le courage de cette députée très droitière qui avait osé défier l’ancien président Chavez dès 2012 en lançant au micro de l’Assemblée de Caracas : « exproprier, c’est voler ». Lors d’une primaire de l’opposition en 2012, elle n’a obtenu que 3,81%, tandis que son adversaire, l’opposant historique au régime chaviste, Henrique Capriles, a raflé plus 64%. En 2023, treize en plus tard, c’est elle qui crée la surprise en remportant 93% des voix dans une primaire organisée par la plateforme de l’opposition. Entre temps les vieux partis anti-chavistes ont démontré leur incapacité à renverser un régime autoritaire ultra-répressif.

Maria Corina Machado a longtemps prôné l’abstention à tous les scrutins pour dénoncer les méthodes dictatoriales du régime. Après qu’elle a remporté haut la main la primaire de l’opposition pour la présidentielle de 2023, Maduro l’a sèchement écartée de la compétition, puis il s’est auto-proclamé vainqueur.

Depuis l’arrivée de l’administration républicaine à la Maison Blanche, l’opposante Machado se sent pousser des ailes : « nous sommes au seuil de la victoire, aujourd’hui plus que jamais nous comptons sur le président Trump ». De fait elle n’a pas dit un mot sur la présence de l’armada qui croise au large des côtes du Venezuela. Pas davantage sur les sanctions pétrolières qui étouffent l’économie du pays. De nombreux opposants au régime Maduro n’acceptent pas cette posture politique.

Mais elle n’en a cure. Elle fonce, elle tient même des réunions politiques avant de replonger dans la clandestinité. On la voit aussi apparaître dans des forums politiques d’extrême-droite à l’étranger, elle y clame son admiration pour Xavier Milei, le président argentin qui réforme son pays « à la tronçonneuse ». Le patron du parti espagnol néo-franquiste Vox parle d’elle comme « d’une amie et une alliée ».

Maria Corina Machado est en phase avec la Maison-Blanche. Dans son dernier entretien avec le site « Politico », Donald Trump prétend que les jours de Maduro sont comptés. Les forces spéciales américaines viennent d’arraisonner un pétrolier. L’embargo pétrolier qui frappe Caracas oblige le Venezuela à écouler sa production au marché noir. Moscou ne fait pas autre chose avec sa flotte fantôme qui sillonne les mers et ravitaille la Chine ou l’Inde.

Au cours d’un défilé de ses partisans à Caracas, Maduro a répliqué à la capture du tanker : « qu’on en finisse avec les politiques de changement de régime, les coups d’état… Plus de Vietnam, plus d’Irak ».

Le Venezuela est le premier pays où s’expérimente le retour de la doctrine Monroe préconisée par Trump. Sans surprise, la vieille rhétorique « anti-gringo » que l’on croyait disparue depuis la fin des années soixante-dix est elle aussi de retour.

Pierre Benoit