Vente de La Repubblica : un tournant pour la presse italienne
La mise en vente du titre La Repubblica révèle les fractures d’un capitalisme italien en rupture avec son histoire, sa presse et ses contre-pouvoirs. Derrière cette transaction, se joue aussi l’avenir d’un certain rapport entre pouvoir, argent et démocratie.
Comme un air de Bolloré… « Notre journal est un joyau, pourvu qu’il ne finisse pas à la poubelle », s’inquiètent le 10 décembre à Rome, les 315 journalistes de La Repubblica. Ils viennent d’apprendre la mise en vente de leur quotidien, 50 ans d’existence, 700 000 exemplaires vendus à sa grande époque, et sur le point d’être avalé par un éditeur grec nommé Théodore Kyriakou, 52 ans. Tous se demandent ce que peut bien offrir ce mystérieux éditeur, très actif dans 22 pays mais situés dans les Balkans et au Proche-Orient.
Mais voici la vraie question qui interroge les journalistes : pourquoi donc le richissime John Elkann, 49 ans, président de Stellantis et de Ferrari, propriétaire de l’équipe de football de la Juventus de Turin et héritier en titre de la famille Agnelli, a-t-il décidé de mettre en vente un grand quotidien de la gauche laïque et réformiste italienne ? Pour gonfler son capital personnel ?
John Elkann, né en 1976 à New York d’une mère italienne et d’un père français, est un citoyen américain et italien, qui a réussi l’exploit de faire ses études en France, en Suisse, en Italie et aux États-Unis. Puis d’arriver en 2008 à la tête de Fiat, à Turin, avec son allure assurée. De tout cela, il ne reste plus rien aujourd’hui. Dix-sept ans après son couronnement, voici Elkann devenu un patron dégingandé et autoritaire, aux discours opaques, dont la principale préoccupation semble être l’anéantissement de l’empire Agnelli dont il a hérité.
John Elkann inculpé en Italie
C’est d’ailleurs ce dont l’accusent les magistrats italiens, qui l’ont officiellement inculpé le 16 décembre pour une colossale fraude fiscale. Il avait commencé par une déclaration de guerre à sa propre mère, Margherita Agnelli, qui contestait son partage des biens à la mort du patriarche Agnelli. Il a poursuivi en poussant sa grand-mère Marella, veuve du même Agnelli, à se déclarer résidente en Suisse alors qu’elle habitait en Italie, ce qui l’exemptait du versement de 248 millions d’euros d’impôts dans son pays. La justice italienne accuse donc aujourd’hui John Elkann d’une escroquerie monumentale sur le dos de l’État.
Une déclaration de guerre à laquelle il s’attendait. Ses détracteurs pensent même qu’il a « en fait programmé son éloignement définitif de la Péninsule » : en mettant en vente le quotidien La Repubblica, qu’il n’a jamais porté dans son cœur. « N’oublions pas, ajoutent-ils, qu’avant “l’opération La Repubblica”, Elkann avait déjà fait “l’opération Stellantis”, qui a chassé la Fiat de la Péninsule ». Face à ces critiques, John Elkann ne pense aujourd’hui qu’à émigrer aux États-Unis, où il est né. Et l’Empire Agnelli, dans tout cela ? Et l’intérêt de l’Italie ? C’est une tout autre histoire…



