Aux sources de la dictature du capitalisme

par Alfred de Montesquiou |  publié le 12/09/2025

La servitude volontaire en cases : « Libre d’obéir » dissèque l’ADN managérial des entreprises modernes et son lien trouble avec les racines de l’idéologie nazie.

extrait de la couverture de la BD "Libres d'obéir" de Johann Chapoutot (Scénario), et Philippe Girard (Dessins) (© Casterman)

Le management d’entreprise serait-il un prolongement de l’idéologie nazie, les DRH des grands groupes étants dès lors des petits chefs manipulateurs qui déshumanisent leurs employés pour en exploiter les ressources ? C’est la thèse éminemment provocatrice d’une nouvelle B.D. publiée aux editions Casterman. Malgré son aspect disrupteur, « Libres d’obéir » n’est en réalité ni un brûlot anarcho-gauchiste, ni un fourre-tout opaque aux relents révisionnistes. C’est le travail d’un professeur en Sorbonne, spécialiste de l’histoire contemporaine, Johann Chapoutot, dont l’essai, très sérieux et étayé se trouve aujourd’hui mis en dessin par Philippe Girard. L’album propose une sorte d’autopsie graphique des méthodes managériales contemporaines, révélant les traces du IIIe Reich dans leur ADN.

L’enquête, menée tambour battant sur 120 pages, retrace le parcours de Reinhard Höhn (1904-2000), juriste nazi puis fonctionnaire dans la SS, qui deviendra gourou du management après-guerre. Enseignant sous un faux nom, ses idées sur la « délégation de responsabilité » et « l’autonomie sous contrôle » vont ainsi être diffusées auprès de quelque 700 000 cadres et 6 000 entreprises. Reprises aux Etats-Unis, elles vont devenir l’une des matrices de la pratique des RH moderne.

L’album, dont le trait précis évoque les codes de la communication corporate qu’il dénonce, présente avec une ironie mordante cette reconversion acrobatique, les planches alternant entre reconstitution historique du Reich et satire contemporaine des start-ups, jouant au passage sur les codes visuels du PowerPoint ou de l’infographie corporate. De la manipulation de masse à la manipulation managériale, il n’y ainsi qu’un pas… Une lecture salutaire pour tous ceux qui souhaitent prendre de la distance avec le lavage de cerveaux de la performance dans la Start-up nation, ou qui tout simplement ont un jour eu envie d’étrangler leur « coach » ou consultant par trop agile…

« Libres d’obéir » de Johann Chapoutot, mis en images par Philippe Girard, 144 pages, 22 euros aux éditions Casterman.

Alfred de Montesquiou