Fiscalité, équité, efficacité

par Bernard Attali |  publié le 16/09/2025

Les hurlements du Medef dès qu’il est question d’une évolution plus équitable de notre fiscalité donneraient presque raison à ceux qui disent que nos organisations patronales ne sont pas à la hauteur.

Patrick Martin, président du Medef, mouvement des entreprises de France, lors de la réunion des ministres avec les représentants des filières économiques, au ministère de l'économie à Bercy. le 30 juillet 2025. (Photo Xose Bouzas / Hans Lucas via AFP)

Il y a une règle dans le débat public : quand le ton monte, le niveau baisse. On l’avait déjà constaté lorsque les représentants du patronat français avaient, à grands cris, fait échouer la réforme des retraite l’été dernier alors que les syndicats étaient prêts à un accord.

La pression fiscale sur les Français est déjà très lourde, personne ne le conteste. En même temps, il devient évidemment urgent d’en revoir les mécanismes eu égard aux inégalités qui rongent notre société. Car il est établi qu’une grande fortune a mille façons de contourner l’impôt sur le revenu ne serait-ce qu’en créant une holding, ce dont la plupart ne se privent pas.

Ces inégalités ne posent pas seulement un problème d’injustice sociale, elles constituent aussi un frein à la croissance et au développement harmonieux de l’économie. Les chiffres de l’OCDE, de la Banque mondiale et de la World Inequality Database convergent : trop d’écarts entre les plus riches et les plus modestes fragilisent la demande, l’investissement productif et la stabilité politique.

Le constat est documenté. Entre 1985 et 2005, l’augmentation des inégalités dans 19 pays européens aurait amputé leur croissance de près de 4,7 points cumulés, selon une étude de l’OCDE. Dans les années 1980, les 10 % les plus riches gagnaient en moyenne sept fois plus que les 10 % les plus pauvres. Aujourd’hui, ce ratio n’est plus de sept … mais de presque dix fois, et le fameux « ruissellement » de la richesse n’est qu’une légende.

La mécanique est connue : les ménages modestes dépensent l’essentiel de leurs revenus, alors que les plus aisés épargnent et orientent leurs capitaux vers des actifs financiers ou immobiliers, souvent spéculatifs. Résultat : la demande intérieure s’affaiblit, et l’investissement productif est délaissé au profit de placements à rentabilité rapide.

Au-delà de la consommation, c’est le capital humain qui pâtit de ces écarts. L’inégalité limite l’accès à l’éducation, à la formation et à la santé. Elle enferme des talents, freine l’innovation et réduit la mobilité sociale. Une économie où l’ascenseur social ne fonctionne plus devient une économie de rentes qui gaspille ses forces vives. Les entreprises en sont les premières victimes : elles peinent à recruter les compétences nécessaires, tandis que l’État voit ses charges sociales exploser.

L’exemple américain est éclairant. Si les États-Unis demeurent une puissance technologique incontestée, la fracture éducative est criante : selon l’OCDE, les enfants issus des 20 % des ménages les plus modestes ont deux fois moins de chances d’obtenir un diplôme universitaire que ceux des 20 % les plus aisés. Cet écart éducatif se traduit par un déficit de compétences dans certaines industries et, à terme, par une perte de compétitivité.

Les inégalités alimentent aussi l’instabilité politique : montée des populismes, grèves, contestation sociale. Elles fragilisent la confiance dans les institutions et accroissent le coût du capital pour les investisseurs. En France, une étude menée par Oliver Wyman chiffre le coût indirect de la pauvreté à un niveau largement supérieur aux dépenses sociales elles-mêmes.

À l’inverse, les pays scandinaves démontrent qu’une politique active de réduction des inégalités peut être un atout économique. Le Danemark, la Suède ou la Norvège affichent parmi les plus faibles coefficients de Gini de l’OCDE (≈ 0,26-0,28 après redistribution), tout en restant compétitifs sur le marché mondial. Leur secret ? Des systèmes fiscaux progressifs, des investissements massifs dans l’éducation et la santé, et une redistribution pensée non comme une charge, mais comme une condition de la productivité et de la cohésion. Leur modèle illustre qu’il n’existe pas d’antagonisme entre compétitivité et équité : la réduction des inégalités renforce la confiance collective, facilite la transition vers de nouveaux secteurs (numérique, énergie verte) et sécurise l’investissement de long terme.

L’Allemagne fournit un autre exemple intéressant. Le pays a longtemps bénéficié de son « Mittelstand », ce tissu de PME industrielles exportatrices, largement soutenu par une politique de formation professionnelle et de cogestion. Or, si l’Allemagne connaît aujourd’hui un net ralentissement, c’est aussi parce que la montée des inégalités depuis les réformes Hartz du début des années 2000 a fragilisé la demande intérieure.

Ce constat prend une acuité particulière face aux défis actuels : transition énergétique, réindustrialisation, relance de l’innovation, effort de défense. Ces mutations nécessitent une mobilisation massive de capitaux et une adhésion sociale large. Or, dans des sociétés trop inégalitaires, les classes moyennes et populaires, premières concernées par les transformations, n’acceptent pas d’en porter seules le coût sans en percevoir les bénéfices. Alors s’accroit le sentiment de déclassement, le rejet des élites, la recherche de bouc émissaire, bref le populisme.

L’exemple des États-Unis sur la transition écologique est parlant : malgré des investissements massifs via l’Inflation Reduction Act, une partie de la population rejette ces réformes, perçues comme élitistes ou déconnectées des réalités quotidiennes. À l’inverse, dans les pays nordiques, l’adhésion sociale est forte, précisément parce que la redistribution garantit un partage équitable des efforts et des résultats.

Face à ce défi, il serait illusoire de penser que des mesures fiscales improvisées – taxe Zucman ou autre – peuvent suffire. La réduction des inégalités exige une vision à moyen et long terme. Cela suppose d’assumer une certaine dose de planification démocratique : fixer des objectifs clairs de réduction des écarts, stabiliser les instruments fiscaux et sociaux, donner une visibilité durable aux ménages comme aux entreprises. C’est cette cohérence qui fait défaut en France, où la tentation est grande de multiplier les ajustements au coup par coup, en fonction de la conjoncture, des évènements politiques ou des pressions catégorielles.

Notre classe patronale devrait être assez intelligente pour comprendre que jouer avec le consentement à l’impôt c’est jouer avec le feu. Elle devrait aussi admettre que justice sociale et prospérité économique ne s’opposent pas, mais se complètent.

Bernard Attali

Editorialiste