La route de l’uranium est-elle coupée ?

par Gilles Bridier |  publié le 09/12/2025

Par le truchement de l’entreprise Orano, la France comptait sur les réserves de minerai produit au Niger : le nouveau régime de Niamey a tari cette source d’approvisionnement. Orano doit regarder ailleurs…

ARCHIVE : Nicolas Maes, PDG de la société nucléaire française Orano, signe un accord d'exploitation de l'uranium avec la ministre nigérienne des Mines, Hadiza Ousseini, à Niamey le 4 mai 2023. (Photo BOUREIMA HAMA / AFP)

Comment la France peut-elle se procurer des minerais qu’elle ne produit pas mais dont elle a un besoin vital ? Après les terres rares pour l’industrie des puces et des microprocesseurs, c’est l’uranium – indispensable à la production d’électricité nucléaire – qui est concerné. Le défi prend une tournure nouvelle avec la rupture définitive actée par l’entreprise Orano avec l’état du Niger. La tension était extrême depuis la prise de pouvoir du général Tiani en juillet 2023 et le divorce entre Paris et Niamey. C’est, pour les deux capitales, la fin de 55 années d’une coopération dans l’exploitation du minerai du massif de l’Aïr, coopération qui avait survécu aux diverses prises de pouvoir qui, depuis l’indépendance en 1960, se sont succédé au Niger.

Depuis le coup d’état de 2023, les relations entre Niamey et Orano n’avaient cessé de se dégrader, notamment après que Niamey avait retiré à Orano le permis d’exploitation du site d’Imouraren, l’un des plus importants gisements d’uranium au monde. Mais la chute des cours du minerai ayant entraîné un report de la mise en exploitation du gisement, des frictions étaient apparues entre Orano et le Niger. Considérant en décembre 2024 avoir perdu le contrôle opérationnel de la société franco-nigérienne dont il était actionnaire majoritaire, Orano a porté le dossier devant des instances d’arbitrage internationales. De quoi dégrader un peu plus les relations entre les deux parties, jusqu’à l’annonce en juin 2025 de la nationalisation par Niamey de la Somaïr, filiale nigérienne d’Orano dont le français était actionnaire majoritaire.

Une décision favorable à Orano a été rendue en septembre par un tribunal arbitral international, enjoignant notamment l’état nigérien de ne pas vendre le stock de 1300 tonnes d’uranium non enrichi constitué sous l’ère Orano. Mais la junte au pouvoir, au nom du droit du Niger à disposer de ses ressources naturelles et de les vendre en toute indépendance, était déjà en relation avec de potentiels acquéreurs, confirment Jeune Afrique et RFI. Des pourparlers s’étaient multipliés dès l’été avec la Russie via l’entreprise Rosatom, et un protocole d’accord a même été conclu sur l’extraction du minerai nigérien. De sorte que le 27 novembre, un convoi transportant quelque 1000 tonnes de ce stock d’uranium a quitté le site d’Arlit dans le massif de l’Aïr, sous escorte militaire, rapporte Le Monde. Un pied de nez aux instances internationales du tribunal arbitral. La Russie croyant nécessaire de nier toute implication directe…

Ce retournement historique peut-il porter préjudice à la France, qui a fondé sa stratégie d’indépendance énergétique en électricité sur le recours massif au nucléaire ? De longue date, pour sécuriser ses approvisionnements de quelque 8000 tonnes d’uranium naturel par an, le nucléaire français profite de la diversification des sites d’exploitation dans le monde, engagée historiquement par la Cogema et approfondie par Areva, ancêtre d’Orano. Le Canada, qui produit plus de 13% de l’uranium mondial, est un gros pourvoyeur historique du nucléaire français. Et les liens ont été resserrés avec le Kazakhstan, premier producteur mondial avec 40% du total extrait dans le monde. La Mongolie est devenue un nouveau partenaire d’Orano fin 2023, et les liens ont été resserrés avec l’Ouzbékistan. Le groupe français doit aussi relancer l’exploitation d’une mine en Namibie, mise sous cloche lorsque le marché de l’uranium n’était pas assez porteur. L’Australie fait aussi partie des fournisseurs du nucléaire français.

Orano dispose donc d’autres sources d’approvisionnement que le Niger, qui pèse moins de 4% dans la production mondiale et pourvoyait à 17% des besoins de la France. La France doit aussi compter sur les matières issues du recyclage des combustibles usés, qui peuvent partiellement contribuer à l’alimentation des réacteurs EPR. Reste que, sur la base des ressources d’uranium enfouis dans croûte terrestre et des techniques de production d’électricité d’origine nucléaire aujourd’hui, les spécialistes considèrent que les réserves naturelles devraient être épuisées dans une centaine d’années, précise Connaissance des énergies.

Ainsi, au-delà du dossier nigérien, l’avenir pour le nucléaire passe par la mise au point des réacteurs de 4e génération. Après le démonstrateur Superphénix arrêté en 1997 pour des raisons électoralistes, l’avenir est au projet de surgénérateur Astrid. Stoppé en 2019 puis repris en 2025, il se révèle beaucoup plus économe en uranium à production comparable et permettrait une réutilisation des combustibles usés à grande échelle. Orano, le CEA (Comité à l’énergie atomique), Framatome et EDF doivent maintenant approfondir ce programme destiné à assurer l’indépendance de la France… alors que, à part le Canada et l’Australie, ses fournisseurs d’uranium se situent dans les zones d’influence russe ou chinoise, potentiellement instables.

Gilles Bridier