Israël champion économique

par Bernard Attali |  publié le 17/12/2025

En dépit des contraintes qui pèsent sur le pays – ou à cause d’elles – l’économie israélienne est l’une des plus performantes au monde. Une leçon pour la France…

Un scientifique israélien travaille à la production d'un satellite d'observation, au centre de recherche d'Israel Aerospace Industries (IAI), dans la ville de Lod, près de Tel Aviv. (Photo JACK GUEZ / AFP)

Dans sa dernière parution, l’OCDE livre une analyse étonnante des performances économiques israéliennes. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : Israël fait aujourd’hui partie des économies avancées les plus performantes du monde. Dans un environnement géopolitique marqué par des conflits violents, une pression sécuritaire permanente et une population relativement réduite, le pays affiche une croissance, une productivité et une capacité d’innovation hors norme. Ce paradoxe apparent mérite d’être expliqué. Car il ne s’agit ni d’un miracle, ni d’un simple effet de rattrapage.

Selon l’OCDE, l’économie israélienne devrait croître à un rythme supérieur à 3 % par an sur les prochaines années, avec des pointes proches de 5 %, quand la majorité des économies avancées peinent à dépasser les 1,5 à 2 %. Le PIB par habitant, autour de 54 000 dollars, place Israël au niveau des pays les plus riches de l’OCDE, devant la France et nettement au-dessus de la moyenne européenne.
Le marché du travail est tendu, le chômage structurellement bas, et la capacité de rebond après chaque choc – sécuritaire, sanitaire ou financier – est remarquable. L’OCDE souligne cette résilience économique, rare à ce niveau de contrainte extérieure.

Le véritable moteur de cette performance est connu, mais rarement mesuré dans toute son ampleur : Israël consacre plus de 6 % de son PIB à la recherche et développement, un record absolu dans le monde développé. C’est près de trois fois l’effort français et plus du double de la moyenne de l’OCDE.

Ce chiffre n’est pas abstrait. Il se traduit par une densité exceptionnelle de startups technologiques, un nombre élevé de brevets par habitant, la présence massive de centres de R&D de multinationales, et une capacité unique à transformer la recherche en produits commercialisables. Contrairement à de nombreux pays, l’innovation en Israël n’est pas cantonnée au laboratoire : elle est immédiatement orientée vers la mise en œuvre, le marché et l’exportation.

L’armée est un incubateur technologique

Un élément central du modèle israélien réside évidemment dans le rôle de la défense. L’armée n’est pas seulement un outil de sécurité. Les compétences développées dans les unités spécialisées – cybersécurité, traitement du signal, intelligence artificielle, systèmes autonomes – se diffusent rapidement vers le civil.
La frontière entre innovation militaire et innovation civile est volontairement poreuse. Les technologies sont pensées comme duales dès l’origine, ce qui accélère leur diffusion dans l’économie. Là où d’autres pays protègent ou cloisonnent, Israël organise la circulation du savoir.

A cela s’ajoute l’investissement dans l’éducation scientifique et technologique. Le pays affiche une forte proportion de diplômés en sciences, ingénierie et mathématiques, et une culture du risque profondément ancrée.

Enfin, Israël a fait un choix clair : son marché intérieur est trop étroit pour soutenir seul sa croissance. L’économie est donc tournée vers l’international, avec des entreprises conçues dès le départ pour exporter, se connecter aux chaînes de valeur mondiale et attirer des capitaux étrangers. Cette ouverture explique la rapidité avec laquelle les innovations israéliennes trouvent des débouchés globaux, malgré la taille du pays.

L’OCDE n’ignore pas les faiblesses : coût de la vie élevé, inégalités sociales, tensions budgétaires liées à la sécurité, défis posés par l’inclusion de certaines populations. On pourrait y ajouter une vie politique certes démocratique mais pour le moins agitée. Il reste que ces fragilités n’ont pas remis en cause la dynamique globale.

Cet exploit économique n’est pas seulement technologique. Il est le résultat d’un choix collectif durable : faire de l’innovation, de la connaissance et de sa diffusion rapide le cœur du modèle économique. Une illustration spectaculaire des thèses de notre nouveau prix Nobel, Philippe Aghion.

Dans un monde où la croissance devient rare et la souveraineté technologique décisive, l’exemple israélien rappelle une vérité de base : les économies qui investissent massivement dans l’innovation réelle, finissent par l’emporter, même dans les contextes les plus difficiles. C’est sans doute là l’enseignement principal : Israël a su transformer la contrainte en moteur, l’insécurité en incitation à innover, et la petite taille en avantage stratégique. Le grand historien Arnold J. Toynbee avait raison : « ce n’est pas la facilité qui fait grandir les peuples mais la manière dont ils affrontent l’adversité ».

Bernard Attali

Editorialiste