Trump, l’indécence érigée en doctrine
Entre clips vidéo « ludiques » et déclarations inconséquentes, Donald Trump parvient une nouvelle fois à franchir les limites de l’indécence à propos de la guerre en Iran. Erreurs répétées ou stratégie délibérée ?
Le 11 mars, lors d’une réunion publique dans le Kentucky destinée à s’opposer au député républicain Thomas Massie — très offensif sur le dossier Epstein — Trump s’est déhanché sur l’air de YMCA après avoir qualifié la guerre d’« excursion » et vanté, avec emphase et des accents enfantins, les succès de l’armée américaine. Cette séquence surréaliste faisait suite aux vidéos diffusées sur le site officiel de la Maison-Blanche, inspirées de l’esthétique des jeux vidéo.
Cette légèreté s’accompagne d’une cruauté et d’une désinvolture remarquables, comme en témoigne son mensonge sur la frappe américaine ayant tué par erreur 150 collégiennes iraniennes — responsabilité que Trump, fidèle à lui-même, refuse catégoriquement d’assumer au nom des États-Unis.
La transgression comme moteur politique
Cette guerre contre l’Iran peut se prévaloir de diverses justifications, indépendamment des interrogations relatives à sa légalité au regard du droit international ou de la démocratie américaine, mais Trump ne cherche même pas à la défendre auprès de l’opinion publique. Il n’a jamais tenté de rassembler le pays autour de sa personne, et ce conflit ne fait pas exception : il lui sert surtout à attaquer ses adversaires et à resserrer les rangs de sa base.
Le trumpisme repose sur la transgression, et ces atteintes à la « common decency » évoquée par Orwell constituent un ressort central de son succès politique. Elles permettent de détourner l’attention du fond, d’indigner ses opposants et de souder ses partisans, rien ne mobilisant davantage ces derniers que la colère de leurs adversaires. « Owning the libs » est ainsi devenu une véritable motivation électorale pour nombre d’électeurs irrités ou hostiles aux démocrates, à leur élitisme ou à leur wokisme.
Il n’est pas exclu que l’opposition massive des démocrates à la guerre serve indirectement Trump, qui peut désormais en faire un marqueur politique. Il mise sur le fait que ses électeurs détestent davantage les démocrates que les conflits lointains, surtout lorsque ceux-ci sont défendus par lui, en dépit de ses positions antérieures. Son indécence lui est donc politiquement utile : en « trumpifiant » la guerre, il la transforme en nouvel épisode de la bataille culturelle, au même titre que les toilettes transgenres ou les pronoms. Pour être pleinement « trumpifiée », cette guerre doit être spectaculaire, outrancière et clivante.
Le risque d’un retour au réel
Dans la galaxie MAGA, l’absence de stratégie devient une force, l’incompétence une vertu et l’imprévisibilité un signe de génie. La vulgarité y est perçue comme un atout, associée au refus du conformisme et du politiquement correct. Les excès de Trump sont jugés non pas en eux-mêmes, mais à l’aune de l’indignation qu’ils suscitent — et surtout de l’identité de ceux qu’ils choquent — illustrant sa capacité à utiliser ses adversaires comme un judoka exploite la force de son opposant.
Comme souvent avec Trump, cette habileté politique se heurte toutefois au principe de réalité, car toute stratégie de diversion connaît ses limites. En l’occurrence, la hausse des prix de l’essence et du chômage pourrait réduire à néant ses efforts pour polariser l’opinion. Ces facteurs ne provoqueront pas nécessairement un soutien massif aux démocrates, mais ils pourraient détourner des urnes une partie de l’électorat républicain, notamment les non-MAGA, lors des élections de mi-mandat qui s’annoncent difficiles pour les républicains.
L’indécence de Trump est à la fois un trait personnel et un marqueur politique. Lors de la campagne de 2016, un conseiller avait théorisé cette approche en affirmant qu’il fallait « laisser Trump être Trump ». Cette ligne semble toujours prévaloir lors de son second mandat, où il est entouré de conseillers particulièrement dociles. Elle constitue à la fois un atout et une faiblesse, que Trump cherche à neutraliser en s’assurant que les prochaines échéances électorales ne se déroulent pas dans des conditions parfaitement équitables, avec l’appui d’une base toujours fortement mobilisée.



