Le mépris de soi, trahison des clercs
Les périodes électorales se prêtent aux commentaires excessifs. À écouter une partie du débat public, notre pays ne serait qu’un champ de ruines : maires découragés, État en faillite, société « archipélisée », école en décomposition, grand remplacement, économie en déroute, etc. À ce rythme, la France aurait déjà dû disparaître plusieurs fois.
Le catastrophisme est devenu un genre littéraire. Il a ses auteurs, ses figures tutélaires, ses codes, son esthétique. Baverez, Bock-Côté, Finkielkraut, Ferry, Todd, Houellebecq, Onfray, Praud, Taguieff, Zemmour… chacun joue sa partition sur le thème de l’effondrement inéluctable. La prophétie décliniste est devenue une discipline olympique. Le pessimiste passe pour lucide. L’optimiste, lui, est renvoyé à une naïveté suspecte. L’époque adore les Cassandre. Plutôt à droite qu’à gauche, d’ailleurs. Comme s’il s’agissait de justifier l’avènement d’un gouvernement autoritaire, solution à tous nos maux.
Nos prophètes du déclin sont-ils si désireux de vivre aux États-Unis sous la férule baroque d’un président ubuesque ? Sont-ils admiratifs de la dictature qui règne à Moscou ? Sont-ils conscients de ce qui se passe de l’autre côté de la Manche après la tragique bêtise du Brexit ? Sont-ils convaincus par l’économie allemande qui se traîne après s’être rendue dépendante du gaz russe et des exportations chinoises ? Ah, j’oubliais : peut-être rêvent-ils de vivre en influenceurs à Dubaï ? Soyons sérieux : la France n’est pas un paradis, mais les Français ne vivent pas en enfer.
Une puissance économique et stratégique solide
La France n’est pas un pays sans défauts. Mais c’est un pays qui, depuis deux siècles, a démontré une capacité remarquable à encaisser les chocs… et à repartir. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le pays était ruiné, politiquement fracturé, moralement déshonoré. En quelques années, il a reconstruit, industrialisé, innové et fait émerger des champions industriels qui structurent encore aujourd’hui notre économie, tout en créant la Sécurité sociale. Pourquoi serait-elle soudain incapable d’un nouveau sursaut ?
Car enfin, que disent les faits ?
La France reste la septième puissance économique mondiale. Plus de 2 800 milliards d’euros de PIB. Une trentaine de groupes parmi les plus grandes entreprises mondiales. Des leaders globaux dans le luxe, l’aéronautique, l’énergie, la santé, la finance, la défense. Une industrie qui exporte encore massivement. Un pays qui investit plus de 60 milliards d’euros par an dans la recherche. Qui dispose d’institutions scientifiques parmi les meilleures au monde. Qui a vu émerger en quelques années un écosystème technologique dynamique, avec des dizaines de licornes et des positions solides dans le nucléaire, l’intelligence artificielle, la cybersécurité ou le quantique. Un pays qui, contrairement à ce que l’on répète à longueur de tribunes, reste l’un des plus attractifs d’Europe pour les investissements étrangers.
Un pays, surtout, qui demeure une puissance stratégique complète : dissuasion nucléaire, siège permanent au Conseil de sécurité, capacité militaire de projection. Dans un monde redevenu brutal, cela compte.
Et puis il y a un point que les amateurs d’apocalypse ne citent que pour s’en plaindre : la France est aussi l’une des sociétés les plus redistributives du monde développé. Les inégalités y sont contenues, bien davantage qu’aux États-Unis ou au Royaume-Uni, où une simple maladie peut plonger une famille dans la précarité. Les services publics, malgré leurs imperfections, continuent d’assurer une cohésion sociale que beaucoup de pays nous envient. Oui, cela a un coût. Et le pays doit s’attaquer en urgence au redressement de ses comptes. Mais la solidarité n’est pas une anomalie budgétaire : c’est un choix de civilisation.
Entre lucidité et prophétie auto-réalisatrice
Bien sûr, tout n’est pas rose. Les tensions sociales existent. Les fractures territoriales aussi. L’école doute, l’hôpital souffre, la dette inquiète. Mais aucune de ces difficultés ne justifie le grand récit de l’effondrement.
Une partie du débat public français semble avoir renoncé à cette distinction élémentaire entre lucidité et catastrophisme. Une étude récente, très commentée, plaçait la France derrière l’Arabie saoudite sur son « baromètre du bonheur » ! Il y a dans cette posture dévalorisante une forme de paresse confortable : annoncer la déroute dispense souvent d’avoir à proposer des solutions.
Le pessimiste se donne des airs de clairvoyance, alors qu’il n’est souvent qu’un confort paresseux qui dispense d’agir tout en donnant l’illusion de penser juste. À force de voir partout des obstacles, on finit par les ériger en fatalités.
Pourquoi agir si tout est perdu d’avance ? Cette logique, en apparence rationnelle, est en réalité stérile. Elle transforme les difficultés en excuses, les incertitudes en verdicts et l’inaction en posture intellectuelle.
Le pire, c’est que ce prétendu réalisme devient une prophétie auto-réalisatrice : à force de ne rien faire, on finit par produire exactement ce que l’on redoutait. À force de répéter que tout va mal, le chœur de pleureuses finit par affaiblir ce qui permet justement à une collectivité de se réformer : la confiance collective. Une nation qui ne croit plus en elle-même ne se transforme pas — elle se fige ou elle se fracture. Quand un ancien Premier ministre a cru bon de déclarer la France « en faillite » et sa dette « himalayesque », il a tétanisé les Français quand il aurait dû les mobiliser.
Les forces extrémistes que l’on observe aujourd’hui à la manœuvre ne naissent pas dans le vide. Elles prospèrent sur ce terreau de défiance, que le discours décliniste contribue largement à nourrir. La trahison des clercs a un nouveau visage : le mépris de soi.



