A la recherche du pianiste disparu

par Thierry Gandillot |  publié le 27/01/2024

 « They shot the piano player » de Fernando Trueba et Javier Mariscal. L’histoire tragique d’une pianiste de jazz-bossa brésilien disparu mystérieusement en Argentine à la veille du coup d’état de mars 1976

D.R

Tout au long de l’écriture de « They shot the piano player », Fernando Trueba avait sous les yeux l’affiche de « Tirez sur le pianiste » de François Truffaut, lequel fut à l’origine de sa vocation de cinéaste. Aujourd’hui, le réalisateur espagnol affiche dix-neuf longs métrages au compteur. Celui-ci est son second film d’animation après l’excellent « Chico et Rita », déjà avec le dessinateur Javier Mariscal, qui se passait dans les milieux du jazz afro-cubain à La Havane dans les années 1950.

Cette fois, l’histoire se déroule entre le Brésil et l’Argentine à la veille du coup d’état du général Videla en mars 1976. Rappelons qu’en Argentine seulement, la dictature de Videla se solda par 15 000 morts et 30 000 disparus.

Francisco Tenório était l’un des meilleurs pianistes de jazz et de bossa Brésiliens. Il a joué avec Joao Gilberto et Carlos Jobim. Alors qu’il est en tournée en Argentine avec Vinicius de Moraes, il disparaît mystérieusement, une nuit, à Buenos Aires en allant à la pharmacie chercher un médicament contre la migraine pour sa maîtresse, Malena. On ne le reverra jamais.

Qu’est-il arrivé ? C’est ce que tente de savoir un journaliste new-yorkais imaginé par le réalisateur Fernando Trueba et que l’on va suivre dans son enquête ( la voix off est assurée par l’immense Jeff Godblum, star de « Jurassic Park » et pianiste à ses heures). Comme son personnage de fiction, Trueba a plongé pendant des années dans ce drame, réalisant 150 interviews. Il a rencontré des pointures de la bossa (Gilberto Gil, Chico Buarque, Caetano Veloso), sillonné les ruelles historiques des bars cariocas où sont passées les grandes figures jazz de l’époque (Bill Evans, Stan Getz, Ella Fitzgerald).

Il parvient même à retrouver Carmen, l’épouse de Tenório, dans un village perdu des montagnes brésiliennes. Elle n’accepte de parler qu’à la condition de ne pas être filmée. « À la fin, s’amuse Trueba, j’en savais plus sur Tenório que sa famille ou la police. » Il faut dire que le pianiste était un personnage fantasque qui avait la fâcheuse habitude de disparaître de temps à autre. Certains pensaient même qu’il reparaîtrait un jour. C’est un suspense que distille habilement le scénario, jusqu’à la révélation finale dont on ne dira rien …

 Le choix de l’animation s’est imposé à Trueba dont la première intention était de faire un documentaire. Mais il a préféré cette technique qui lui donne une plus grande liberté dans la narration. Ainsi, il a pu « fictionner » une anecdote authentique : Elle Fitzgerald quittant un concert chic dans un hôtel de Rio pour se précipiter dans un bar de bossa et monter, pieds nus, sur scène.  Magnifiquement servi par le dessin et la palette de couleurs de Mariscal, Trueba surfe sur une bande-son exceptionnelle. Une pépite.

They Shot the piano player. Fernando Trueba et Javier Mariscal. 1h43. Sortie en salle mercredi 31 janvier

Thierry Gandillot

Chroniqueur cinéma culture