Affaire du lycée Averroès : islamophobie ou précaution laïque ?

par Laurent Joffrin |  publié le 11/12/2023

La préfecture des Hauts-de-France rompt son contrat avec le lycée musulman de Lille. Une partie de la gauche proteste. Mais les pratiques de l’établissement posent question.

Le lycée Averroès de Lille, principal établissement musulman en France, voit son contrat avec l’État rompu par le préfet des Hauts-de-France Georges-François Leclerc. Aussitôt une partie de la gauche régionale, menée par les trois députés LFI du coin, Adrien Quattenens, Hugo Bernalicis et David Guiraud, crie à « l’islamophobie » et fustige une décision dirigée contre la communauté musulmane. C’est un fait que le lycée en question proteste dans tous ses documents officiels de son allégeance aux principes de la République, qu’on y a observé une minute de silence après l’attentat de Charlie en présence des autorités, dont Xavier Bertrand et Gérald Darmanin, et que, de surcroît, ses élèves obtiennent au baccalauréat des résultats comparables à ceux du lycée Henri IV à Paris. En apparence, donc, un lycée d’élite destiné à promouvoir l’intégration des élèves de culture musulmane (et d’autres également) aux valeurs de la méritocratie républicaine.

Il me revient néanmoins un souvenir. Alors directeur de Libération, j’avais publié en 2015 la tribune d’un professeur qui venait de démissionner de l’établissement en question, Soufiane Zitouni, lui-même musulman de tendance soufie. Pour lui, l’atmosphère qui régnait dans le lycée procédait d’une vision rigoriste de l’islam, proche des thèses professées par les Frères musulman, mouvance islamiste bien connue. Voulant consacrer un cours de philosophie à Averroès, penseur qui avait donné son nom au lycée, adepte d’un islam rationaliste et ouvert, il avait constaté qu’aucun des ouvrages de ce grand philosophe n’était disponible à la bibliothèque du lycée, alors que trônaient en bonne place les essais des deux frères Hani et Tarik Ramadan, eux-mêmes proches de la mouvance « frériste ».

De la même manière, il avait entendu de la part de ses élèves maintes déclarations antisémites, maintes références aux thèses de Dieudonné, maintes contestations de l’évolutionnisme de Darwin ou d’autres vérités scientifiques en contradiction avec une vision littérale du Coran, sans que la direction du lycée s’en émeuve outre mesure. Au contraire, plusieurs de ses collègues lui avaient reproché son soutien aux victimes de l’attentat contre Charlie. Sa tribune de Libé avait ensuite été attaquée en diffamation par la direction du lycée, mais Zitouni et Libé avaient été relaxés par la justice, ce qui suggérait fortement que ses accusations n’avaient rien d’imaginaire.

Aujourd’hui, la préfecture des Hauts-de-France, s’appuyant sur le rapport d’une commission pluraliste, reproche précisément au lycée Averroès sa proximité avec les Frères musulmans (dont ses fondateurs étaient proches, à travers l’ancienne UOIF, aujourd’hui remplacés par les « Musulmans de France »), le caractère antirépublicain de certains de ses enseignements et l’opacité de son financement, où l’on trouve la trace indubitable des poches profondes du Qatar, lui-même soutien de nombre d’obédiences islamistes. La direction du lycée Averroès proteste hautement. « Nous sommes comme les Jésuites, dit un de ses défenseurs, nous formons une élite musulmane dans la République ». Mais les Républicains, à l’époque de la Séparation de 1905, avaient justement expulsé de France les congrégations catholiques, dont les Jésuites.

Alors ? « Islamophobie » ? Ou précaution utile face à la montée de l’islamisme ? Chacun jugera…