Alain Bauer : « le Hamas a besoin d’une respiration »

par Valérie Lecasble |  publié le 23/11/2023

Professeur de criminologue,  responsable du Pôle Sécurité, Défense, Renseignement, aux Conservatoire National des Arts et Métiers, il dévoile les coulisses de la libération des otages en cours. Décryptage

Alain Bauer. Professeur de criminologie au Conservatoire national des arts et métiers - Photo JOEL SAGET / AFP

Israël annonce la libération d’une cinquantaine d’otages, des femmes et des enfants. Qu’est-ce qui a motivé leur accord ?

La pression des familles. Et l’intérêt du Hamas à trouver une « respiration » après le conflit engendré par son opération terroriste du 7 octobre, qui a visé délibérément des civils. Et aussi l’intensité des opérations de représailles menées par Israël contre Gaza.
Paradoxalement, dans un contexte mal compris culturellement par les Occidentaux qui pensent toujours que «la violence serait le dernier refuge de l’incompétence », l’application par Tsahal de la doctrine « Dahiya » – du nom du quartier sud chiite de Beyrouth où étaient concentrées en 2006 les principales structures du Hezbollah, rasées par l’aviation israélienne -a, du fait de l’étendue volontaire des dommages imposés aux structures économiques, sociales, militaires et administratives, créé les conditions de la négociation.

Le langage de la force, de l’escalade en vue de la désescalade, est compris par tous les protagonistes de la région. Comme c’est aussi le cas chez les Russes par ailleurs.

Comment ont été choisis les otages, femmes et enfants, qui vont être libérés ?

Depuis plusieurs semaines, après une première tentative portant sur 36 otages, et des libérations au compte-goutte, le Qatar tentait de trouver une solution intégrant une partie humanitaire (femmes, enfants, personnes âgées, malades), alors qu’Israël souhaitait de son côté sauver certains de ses militaires dont 50 à 60 ont été pris en otage.
Un accord de libération ressemble à un travail de marqueterie. Chaque otage, chaque contrepartie, fait l’objet d’une négociation et d’un processus de libération. L’accord a porté sur les femmes et les enfants.
Par ailleurs le Hamas a tout intérêt à montrer son « humanité » en se débarrassant d’otages plus difficiles à traiter que d’autres.

Qu’est-ce qui a été déterminant dans leur libération ?

La pression des familles, des Américains, et la volonté du Qatar de démontrer aux yeux du monde son rôle indispensable.

La France a-t-elle été efficace dans ses négociations ?

Pour ses propres ressortissants, dont on ne connaît pas précisément le sort. Il y a encore plusieurs dizaines de corps non identifiés du fait de la sauvagerie dont ils ont été victimes le 7 octobre. Et un certain nombre d’otages auraient été exécutés ou victimes des opérations militaires à Gaza.

Des prisonniers palestiniens vont être libérés. De qui s’agit-il ?

Il y a environ sept mille prisonniers palestiniens en Israël, certains condamnés, d’autres en rétention administrative, dont des femmes qui ont gardé leurs enfants auprès d’elles.
La négociation semble avoir abouti à un accord portant sur 150 Palestiniens n’ayant pas commis de crime de sang. Et probablement des femmes et leurs enfants.

Tsahal a éliminé à peine quelques centaines de combattants du Hamas sur une armée de 40 000 hommes. Marginal ?

Cela dépend de la qualité, de la formation et de l’importance des terroristes éliminés. Israël a lancé l’opération « Nily » pour cibler un grand nombre de cadres du Hamas, ordonnateurs et responsables du massacre du 7 octobre.

Comment Israël peut-il poursuivre son but de guerre qui est d’éradiquer le Hamas ?

Nul ne le sait. L’opération en cours a affaibli le Hamas au Nord, mais pas au Sud, notamment à Khan Younes. Et le Hamas s’est beaucoup renforcé en Cisjordanie. La seule option serait de poursuivre de l’autre côté du Wadi Gaza [NDLR : rivière qui coupe en deux la bande de Gaza], mais dans un territoire bondé et avec des risques décuplés.
Les pertes militaires d’Israël en trois semaines d’invasion sont déjà plus considérables qu’en 2006 en sept semaines. Sans compter les trois cents soldats tués le 7 octobre.

Après la trêve, il va être difficile de reprendre les attaques ?

Il ne s’agit pas d’une trêve de quatre jours, mais de plusieurs heures de trêve tous les jours, reconduite en fonction du respect des conditions de l’accord.

L’opinion internationale pourrait-elle accepter une reprise des combats ?

Non, mais ce n’est pas un sujet pour Israël.

50 otages libérés, cela veut dire qu’il en resterait près de 200. Comment va-t-on les récupérer ?

Il faut déjà savoir combien sont vivants, qui les détient (Hamas, Jihad Islamique, groupes criminels indépendants….). Si l’opération en cours réussit, il y aura d’autres libérations. Il y a une centaine de femmes, d’enfants et de personnes âgées parmi les 240 otages.

Lequel des deux camps vous paraît-il gagnant pour l’instant ? Israël ou le Hamas ?

L’Iran.

A Lire :

Au commencement était la guerre, nouvelle édition augmentée, Fayard, par Alain Bauer

Propos recueillis par Valérie Lecasble

Valérie Lecasble

Editorialiste politique