« Amélie la gaffe »

publié le 03/02/2024

Chaque dimanche, un regard engagé sur une semaine d’actualité. Que retenir dans le flot d’informations qui inonde les médias, entre écume des jours et vague de fond ? L’essentiel

Lundi – Peace and love place Beauvau

Voilà un ministre de l’Intérieur inhabituel. Celui-là est un gentil, un tolérant, un bienveillant. Clemenceau se proclamait « premier flic de France ». Darmanin, premier bisounours de France ? Loin de réprimer les manifestations des agriculteurs, il les justifie, il les encourage, il les protège. Des bâtiments sautent, des mutualités agricoles brûlent, les autoroutes sont bloquées, les préfectures sont inondées de purin : Gérald Darmanin reste de marbre, distillant une parole amicale et conciliante. Pour un peu, il tendrait l’autre joue. Depuis, tous les cégétistes courroucés, les « gilets jaunes » en colère, les écolos farouches et mêmes les « blacks blocs » hirsutes, rêvent de le voir le ministre s’en tenir à cette touchante conversion. Peace and love à Beauvau : l’utopie se réalisera-t-elle ? 

Mardi – La note qui dérange

Silence prudent à gauche, après la publication d’une note de la Fondation Jean-Jaurès sur l’immigration. On ne le comprend que trop. Après un utile historique rappelant que le mouvement ouvrier, jusqu’aux années 1980, se prononçait pour une immigration maîtrisée, le texte démontre qu’une position « sans frontiériste », qui a fait l’impasse sur la question des flux d’entrée, a ouvert un boulevard au Rassemblement National dans sa conquête des classes populaires. Tout ce que les tenants de l’aveugle doxa de la gauche ne veulent pas entendre.   

Mercredi – La malchance d’un jeune prodige

Enfant chéri du macronisme, Gabriel Attal n’a pas de chance. Il avait gagné ses galons en prenant plusieurs décisions populaires comme ministre de l’Éducation, Amélie Lagaffe a ruiné en deux jours ce bilan flatteur. Il avait la réputation de savoir trancher sans trop heurter, tout en suivant fermement sa ligne. Après avoir lâché une série de concessions, il n’a pas pu empêcher les agriculteurs en colère de poursuivre leur mouvement, ce qui l’a conduit à une humiliante retraite. Ce sont maintenant les défenseurs de l’environnement qui poussent les hauts cris. Il est vrai qu’on ne peut pas toujours contenter tout le monde et son Jupiter.

Jeudi – Les effets politiques de Taylor Swift

La reine des pop stars affole les trumpistes. Taylor Swift, « miss americana », l’idole mondiale aux centaines de millions de followers qui écrase les charts depuis des années, est une jeune femme fort avisée et fort civique. En 2022, pour les « midterms », elle avait déjà incité les jeunes électeurs américains à aller voter, avec un succès inattendu. Comme l’élection présidentielle se jouera en grande partie au sein de cette génération, les partisans de Donald Trump ont trouvé la parade : les prises de position de la chanteuse sont le fruit d’un complot monté par les démocrates, le Pentagone et les industries de la musique. Les électeurs du milliardaire nationaliste y croiront, bien entendu. Mais si Taylor Swift tient bon, elle peut faire pencher la balance vers Joe Biden. Le renfort est inattendu. Mais dans cette lutte pour la démocratie, tout est bon à prendre.

Vendredi – Paris Première atteinte par le wokisme

La censure woke est en marche. La chaîne Paris Première, plutôt ouverte en général sur le plan culturel, vient de déprogrammer Les Valseuses, film emblématique des années 1970. Il est vrai que Gérard Depardieu y tient l’un des rôles principaux aux côtés de Miou-Miou et Patrick Dewaere. On peut dire ce que l’on veut du film : sexiste, brutal, méprisant pour les femmes, etc. La critique est légitime. Mais l’interdiction est une absurdité. Outre que personne n’est obligé de le regarder et qu’il a obtenu tous les visas d’exploitation nécessaires (sinon l’interdiction eût été légitime), Paris Première crée un dangereux précédent. S’il faut retrancher des cinémathèques et des grilles de programme tous les films sujets peu ou prou aux mêmes critiques ou ceux dont les acteurs ou les metteurs en scène ont eu des comportements aujourd’hui blâmables, on va diviser au moins par deux les catalogues. La pruderie woke y gagnera ce que la culture est la liberté d’expression y perdront.

Samedi – Capitulation en rase campagne

Le mouvement des agriculteurs reflue. Normal : le gouvernement a capitulé en rase campagne. Il a concédé à la FNSEA les reculs écologiques que celle-ci réclamait depuis des lustres. La gauche a raison de s’indigner sur ce point. Mais soyons honnêtes : quel gouvernement aurait résisté sans férir devant un mouvement paysan populaire, ardent, qui n’hésite pas à recourir à des moyens musclés pour se faire entendre. Pour éviter les concessions, il eût fallu faire donner la police, dans des conditions telles que les violences graves étaient infiniment probables.

 Ce qui pose une question de fond : pour organiser la mutation écologique de l’agriculture, il faut d’abord convaincre le monde paysan. La maxime est vraie à l’échelle européenne, où les mesures qu’on s’apprête à prendre dans le cadre du « Green Deal » sont tout aussi contestées. Rien n’est possible en fait, sans une stratégie de long terme qui prenne en compte la réalité du métier, divisé entre agro-businessmen prospères et petits exploitants au bord de la survie. La question ne se pose pas seulement au gouvernement, qui a manqué son affaire, mais à tous ceux qui jugent la lutte pour le climat prioritaire.