Antoine Vitkine : « Triades…une toile d’araignée mondiale »

par Jean-Paul Mari |  publié le 20/01/2024

Taïwan, Hong-Kong, Macao, Vancouver… les Triades, puissantes, dangereuses et tentaculaires, existent partout où il existe une diaspora chinoise. Antoine Vitkine a enquêté pendant deux ans et demi sur ces « Sociétés secrètes » qui ne connaissent qu’une méthode, la violence. Et n’ont qu’un seul objectif, l’argent. Révélations

"Tyran de fer", parrain de la Triade "Alliance Céleste" - Arte

LeJournal.info : qu’est-ce qui se cache derrière le mot « Triade » ?

Antoine Vitkine : le mot ne veut rien dire. Il a été inventé par les Anglais fin 19e à Hong-Kong pour désigner des groupes qui pullulaient en Chine, des « sociétés secrètes », organisées autour de la famille, d’un clan, d’une ethnie, les Han, opposés aux Qing de Mandchourie. Peu à peu, ces groupes se sont constitués en mafias – territoire, prostitution florissante et trafic d’opium – avec des logiques, philosophique, religieuse, culturelle. Pour les Anglais, un triangle, façon Franc-Maçonnerie. L’une d’elles s’appelle la société « des hommes, du ciel, de la terre ». Une trinité. Au début, je prenais des précautions avec eux en leur parlant de « société secrète », mais j’ai très vite abandonné parce qu’eux-mêmes parlaient de… mafias et de gangs !

Aujourd’hui ?

Aujourd’hui, il y a deux définitions. Restrictive et plus large. Restrictive, on dit Triades en parlant des organisations du sud de la Chine venues à Hong-Kong, Macao, Taïwan après la victoire de Mao contre Tchang-Kaï-Chek chef du Kuomintang. Plus largement, Triades signifie la mafia chinoise. Après les années 80 et l’ouverture de la  Chine, les Triades historiques se sont réinstallées et des groupes criminels organisés ont ressurgi sur le sol chinois. Par commodité, on désigne tout cela par le même terme : « Triades ».

Au cœur de cela, Taïwan semble être la base arrière la plus intéressante ?

Oui, avec Hong-Kong. Différence, à Hong-Kong , l’appartenance à une Triade est illégale. Ce qui n’est pas le cas à Taïwan qui ne poursuit que l’activité criminelle. Quand le parrain des parrains d’« Alliance Céleste », dit le « tyran de fer », me parle, il le fait officiellement en tant que président de cette triade… ce qui ne l’a pas empêché de passer la moitié de sa vie en prison. Et d’y retourner quatre jours après notre interview !

À Taïwan, il y en a trois principales triades : « Bambou Uni », « Les 4 mers », « Alliance Céleste ». Elles sont l’héritière d’une vieille triade, la « Bande Verte »  arrivée à Taïwan et qui a participé à la répression pour le compte de la dictature du Kuomintang, alors au pouvoir. Ce qui crée un enracinement. Donc, historiquement, les Triades ont des liens avec le pouvoir politique et la dictature de l’époque. Aujourd’hui, comme toutes les mafias criminelles, elles contrôlent des quartiers, gèrent la prostitution, le trafic de drogue, d’armes, l’extorsion , etc.  Plus des activités transnationales au-delà de Taïwan. Plus des business légaux – BTP, immobilier, clubs de karaoké, jeux en ligne, banques, médias – qui leur permettent de blanchir l’argent illégal.

C’est une armée donc, mais combien de divisions ?

Difficile à dire. Alliance Céleste à Taïwan compte 300 branches, chacune de 15 à 3000 personnes. Chaque triade compte des dizaines de milliers de membres. Le cœur d’activité d’une triade est la main-d’œuvre. Des gens qui font allégeance, jurent fidélité, sous la coupe de la triade. Corollaire, les Triades font des alliances politiques, elles sont liées avec le KMT, parti d’opposition pro-chinois. « Tyran de fer », d’Alliance Céleste m’a dit : « Nous avons des députés ». Et ils ont aussi infiltré le DPP, et font de l’entrisme en adhérant au parti au pouvoir anti-chinois.

Quand on regarde les images de mon documentaire sur l’enterrement du prédécesseur de « Tyran de fer », alors qu’on parle de l’enterrement d’un chef mafieux, on voit un petit groupe d’hommes, prosternés devant la photo du défunt, qui sont des… conseillers municipaux de tous les partis de la capitale. Hallucinant.

Les Triades tiennent Taïwan ?

Non. Mais elles sont profondément enracinées dans l’île et se nourrissent de la collusion avec les pouvoirs. Le simple fait qu’elles puissent se réunir, comme cela en plein jour, en masse. « Loup Blanc », le chef de « Bambou Uni » qui a passé 15 ans en prison aux États-Unis joue un jeu très trouble de déstabilisation. Il s’est lancé en politique, prend la parole dans les meetings, a créé un micro parti dont tous les militants sont de purs mafieux. C’est un homme souriant, soigné, très calme, affable, solide comme un détenu qui a passé de nombreuses années en cellule. Il a d’ailleurs gardé cette habitude de marcher en lisant comme lors d’une promenade dans la cour d’une prison de sureté. Bien sûr, il n’ aucun problème à user de la violence, a même poignardé un flic, réglé ses comptes arme au poing avec un gang de Vietnamiens en Californie avant de tomber finalement pour trafic de drogue…

Quant au « Tyran de fer », c’est plus simple, il dirigeait les « Tigres » , l’unité des tueurs de sa triade. J’ai passé pas mal de temps avec lui en déplacement ou en boite de nuit, l’homme porte cravate, fume des Havanes, mais reste impénétrable, déterminé, totalement pragmatique, implacable, trempé dans l’acier. Il veut développer « Alliance Céleste » et est sans doute prêt à tout pour y parvenir. Mais attention, la violence, extrême et impitoyable,  n’est qu’un moyen, jamais un but.

La dernière campagne électorale, remportée par le DPP,  parti démocrate au pouvoir, s’est faite sous la menace claire et brutale de la Chine. Quel est le rapport des triades avec le grand voisin ?

Les Triades de Taïwan ont des activités économiques en Chine. D’ailleurs, la seule question qu’on m’a interdit très clairement d’aborder avec les mafieux, c’est précisément cette question de la Chine. Ce que les Triades apportent à la Chine, c’est leur ancrage à Taïwan, leur emprise. Les autorités de Taïwan m’ont dit – par la bouche d’un député qui préside la Défense nationale – que le gouvernement a peur d’une véritable Cinquième colonne. Si la Chine décidait d’attaquer, elle peut mobiliser 3 brigades de mafieux soit entre 16 et 24 000 hommes, tous bien armés, dans une société- attention, on n’est pas aux USA ou au Donbass – où les 23 millions de Taïwanais n’ont pas accès aux armes, sinon les militaires et l’État.

Deuxième place forte des Triades… Hong-Kong.

Il y a une différence historique. En 1998, les Britanniques partent, les Chinois reviennent. Entre le PCC et les truands s’établit un compromis historique : faites vos affaires, mais ne nous embêtez pas ! Un peu à l’étroit, mais fortes de leur base arrière à Hong-Kong, les triades ont toutes latitudes pour se mondialiser. Le territoire est encore plus favorable que Taïwan. Et comme le PCC est au pouvoir, les gangs vont mettre aussi la main à la pâte. Quand, en 2019, on assiste à la réédition du mouvement démocratique des Parapluies, gigantesques manifestations contre les lois tout-sécuritaire et entorse grave au système «  deux systèmes, un pays », des millions de gens descendent dans la rue pour dire « nous ne sommes pas Chinois comme les autres ! »

Le pouvoir est débordé. Et on voit soudain des hommes en blanc, anonymes, armés de gourdins, qui tabassent les manifestants dans une station de métro. Ce sont des gangsters, payés, membres des Triades. Et on verra, sur une vidéo, un député pro-Pékin féliciter les hommes de main des Triades. Le sang coule, il y a des blessés graves. Et la violence de l’attaque va terroriser les opposants. Ce qui participera à mettre fin à la mobilisation. Depuis, les médias libres ont disparu. Aujourd’hui, on ne peut plus enquêter, c’est le trou noir. Une chape de plomb. On est en Chine.

Macao ?

C’est une extension de Hong-Kong. Très importante. Le pays des casinos. Donc la tirelire des Triades.

Reste la question la plus importante… celle de la place des Triades en Chine continentale et ses rapports avec le pouvoir de Xi Jinping et du Parti communiste chinois ?

C’est toute la question que pose ma série de trois films. Deux aspects fondamentaux. 1/ Aujourd’hui, les Triades inquiètent la Chine à cause de leur criminalité, leur éventuelle concurrence et leur pouvoir de déstabilisation. Donc, elles sont réprimées, d’abord en Chine continentale. 2/ Par ailleurs, les Triades intéressent la Chine parce qu’elles ont un poids à Taïwan, à Hong-Kong. Parce qu’elles ont un véritable réseau de blanchiment de l’argent sale. Et aussi qu’elles disposent d’une toile d’araignée internationale en Thaïlande, en Birmanie, en Afrique, à Londres, à Berlin, à Vancouver, à San Francisco… cela devient intéressant pour le pouvoir de Pékin. Par exemple, quand un des parrains, nommé « Dent cassée », fournit des gardes de sécurité aux entrepreneurs tout au long des Routes de la Soie, projet phare du pouvoir chinois.

Quelle est l’attitude de Xi Jinping ?

Lui a compris le danger de la criminalité et de la corruption quand il a vu que des dizaines voire des centaines de milliards, issus de la corruption et du crime, une partie du PIB chinois, étaient aspirés dans le système de blanchiment de Macao… Il a réprimé les Triades, tout en continuant à s’appuyer sur elles quand il en a besoin à Hong-Kong ou ailleurs. Bref, il réprime ou s’en sert selon ses besoins.

Jusqu’où s’étend l’action des Triades dans le monde ?

Les Triades sont présentes partout où il y a des diasporas chinoises. Et cela depuis toujours. Au 19e siècle, quand des Chinois débarquent aux États-Unis pour travailler, ceux qui les transportent, les logent, les exploitent, prostituent des femmes, les réduisent en esclavage… ce sont les Triades. Aujourd’hui, elles sont présentes partout, en fonction de l’importance de la diaspora. Certains états, comme les États-Unis sont plus efficaces dans la répression à cause de leur appareil de renseignement et de police. D’autres, plus inefficaces, à cause de leur naïveté, sont plus mous.

Vancouver est devenu un bastion des Triades sur la côte-ouest américaine où les Triades blanchissaient dans l’immobilier, avaient des parts dans les casinos ou se servent du port de Vancouver pour importer du Fentanyl, cette drogue dévastatrice, trente fois plus forte que l’héroïne. Les composants, fabriqués en Chine, sont exportés au Canada et au Mexique, où les cartels les transforment en laboratoire, les transportent et les vendent aux États-Unis. Et l’argent des Cartels est blanchi notamment par… les Triades chinoises. Il y a dix ans, on parlait de revenus à hauteur de 20 milliards de dollars.

Les Chinois referaient, à l’envers, à l’Amérique, le coup du trafic historique de l’opium en Chine ?

Il n’y a aucune certitude… Seulement un soupçon. Jusqu’ici, depuis Obama, la réponse des Chinois au gouvernement américain sur le Fentanyl était : ce n’est pas notre problème.

La France est épargnée ?

Était ! Le Fentanyl, qui était censé ne pas arriver en France, va sans doute arriver en Europe. Raison essentielle : Joe Biden et Xi Jinping se sont vus à San Francisco. Et le leader chinois s’est engagé à être plus actif dans la lutte contre le Fentanyl à destination des États-Unis. Logiquement, les Triades vont donc devoir trouver d’autres marchés… par exemple

en Europe.

Propos recueillis par Jean-Paul Mari

Antoine Vitkine

Antoine Vitkine, journaliste et réalisateur, est l’auteur d’une série documentaire en trois épisodes, à voir dès maitenant sur Arte : « Triades : la mafia chinoise à la conquête du monde »