Chine-États-Unis : affrontement pour l’Amérique latine

par Pierre Benoit |  publié le 17/03/2026

Les États-Unis voient l’Amérique latine comme un front stratégique à défendre face à l’expansion chinoise. Pressions politiques et initiatives économiques témoignent d’une volonté de reprendre pied sur le continent. Une lutte d’influence majeure s’y joue, dont les répercussions dépasseront largement cette zone géographique. 

Au sommet « Bouclier des Amériques » au Trump National Doral de Miami, en Floride, le 7 mars 2026, le président Trump a accueilli une douzaine de dirigeants de droite d'Amérique latine et des Caraïbes, afin de renforcer les intérêts des États-Unis dans la région et en limitant ceux de la Chine. (Photo Rebecca Blackwell / POOL / AFP)

De la gauche à l’extrême droite : la bascule chilienne s’est produite le 11 mars au palais présidentiel de La Moneda, lieu même où, le 11 septembre 1973, l’aviation bombardait l’édifice, ouvrant l’ère de la dictature de Pinochet. Sur la place de la Constitution, quelques centaines de Chiliens sont venus écouter le nouveau président José Antonio Kast. Trente-six ans après le retour de la démocratie, l’extrême droite chilienne accède pour la première fois au pouvoir. Aux ministères de la Défense et de la Justice, le nouveau chef de l’État a nommé deux avocats ayant défendu le général Pinochet.

Cette transition s’est déroulée dans un climat délétère. La Constitution prévoit un délai de trois mois entre le scrutin présidentiel et l’installation du nouveau gouvernement. Ce délai a été dépassé, les équipes de Kast estimant que les dossiers transmis par le président sortant n’étaient pas à jour.

À l’origine de ces tensions figure un projet de câble sous-marin destiné à relier le Chili à Hong Kong. L’affaire a suscité l’émoi de Washington et plusieurs responsables chiliens — dont le ministre des Transports — ont même vu leurs visas diplomatiques suspendus. Le ministre des Affaires étrangères du président sortant, Gabriel Boric, a révélé que ce projet pouvait constituer une menace pour la sécurité nationale des États-Unis. En réalité, sous l’administration Boric, ce dossier n’avait jamais dépassé le stade d’une étude préliminaire.

Washington veut reprendre l’initiative

Quelques jours avant son investiture, José Antonio Kast s’est rendu à Miami pour participer au sommet baptisé « Bouclier des Amériques ». Douze pays y avaient été conviés par Donald Trump, tous politiquement alignés, à l’image de l’Argentin Javier Milei ou du Salvadorien Nayib Bukele. Deux absences notables ont marqué cette réunion organisée sur un terrain de golf appartenant au clan Trump : le Brésil du président Lula et le Mexique de la présidente Claudia Sheinbaum.

Cette rencontre faisait écho au document définissant la doctrine de sécurité nationale de l’administration Trump et sa volonté de contrer les « concurrents non hémisphériques » sur le continent — autrement dit, d’évincer la Chine d’Amérique latine. À Miami, l’essentiel des discussions a porté sur l’ampleur des investissements chinois dans les infrastructures et les communications. En vingt ans, le paysage géoéconomique du continent a profondément changé. En 2001, seul Cuba commerçait davantage avec Pékin qu’avec Washington, en raison de la disparition de l’aide soviétique. Depuis 2020, la tendance s’est inversée dans la quasi-totalité des pays, à l’exception notable de la Colombie. Absorbés par la montée des économies asiatiques, les États-Unis avaient délaissé un sous-continent qui constituait pourtant, durant la guerre froide, leur zone d’influence privilégiée.

L’administration républicaine tente désormais de reconquérir ce terrain par tous les moyens.
En février, Donald Trump a menacé de reprendre le contrôle du canal de Panama. Pendant près de trente ans, une société hongkongaise exploitait les deux ports situés à ses extrémités. Soudainement, la Cour suprême panaméenne a jugé ces contrats inconstitutionnels, et le gouvernement a repris la gestion directe de cette artère maritime stratégique. Autre illustration au Pérou : Washington a averti Lima de ne jamais céder le contrôle du port de Chancay, infrastructure construite par la Chine dans le cadre des « routes de la soie ».

La réunion de Miami visait à aligner les pays favorables à l’administration Trump. Aucun intervenant n’a évoqué publiquement l’intervention américaine à Caracas, mais tous avaient à l’esprit la capture de l’ex-président Maduro, rapidement suivie de l’ouverture du marché pétrolier aux compagnies américaines.

Un continent sous fortes tensions

L’Amérique latine traverse ainsi une zone de fortes turbulences qui accélère sa fragmentation. Deux échéances électorales majeures sont attendues. En Colombie, l’héritier politique du président de gauche Gustavo Petro, Ivan Cepeda, est donné favori du premier tour de l’élection présidentielle du 31 mai. Lors des législatives récentes, la coalition de gauche est sortie renforcée. Second test : les élections générales brésiliennes d’octobre, où le fils aîné de l’ancien président Jair Bolsonaro — actuellement emprisonné pour tentative de putsch — pourrait affronter le président sortant Lula.

Jusqu’à présent, seule la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum semble avoir su contenir habilement les pressions américaines. Pour contrebalancer l’influence croissante des alliés de Trump, des pays comme la Colombie et le Brésil apparaissent déterminants. L’opération anti-chaviste au Venezuela a d’ailleurs mis en lumière la stratégie de Washington : entraîner l’Amérique latine dans une forme de vassalisation progressive afin de contenir l’influence économique chinoise.

Dans cette logique, le milliardaire républicain a récemment déclaré qu’il aurait bientôt « l’honneur de prendre Cuba ». Le régime castriste est en grande difficulté depuis la fin des livraisons de pétrole vénézuélien. Dans le cadre de négociations discrètes avec Washington, La Havane aurait consenti une concession majeure permettant aux Cubains de l’étranger d’investir sur l’île. Marco Rubio, secrétaire d’État chargé de ces discussions, connaît particulièrement bien le dossier : ses parents ont quitté Cuba pour Miami en 1956.

Pierre Benoit