Daniel Cohen, l’économiste qui voulait changer le monde

par Jean-Paul de Gaudemar |  publié le 27/01/2024

Deux livres sur le célèbre et fabuleux raconteur d’histoires économiques, qui nous parlent de la vie et du monde

L'économiste français Daniel Cohen à Paris, le 6 avril 2017 - Photo Jacques DEMARTHON / AFP

Le titre (« Daniel Cohen, l’économiste qui voulait changer le monde ») du premier de ces deux livres, livre collectif d’hommages, permet de comprendre encore mieux le sens du second, écrit par Daniel Cohen lui-même. Car cet ouvrage, publié à titre posthume, n’est pas seulement une étourdissante performance, racontant (il faut insister sur ce terme) l’histoire de l’économie en une centaine de pages. Il donne à voir l’économie telle qu’on l’aime et que l’on aimerait la voir pratiquer plus souvent, celle qui ne s’enferme jamais dans sa coquille formelle, ne se recroqueville jamais sur ses postulats « mainstream » ou ses méthodes quantitatives les plus sophistiquées.

Mais une économie qui s’ouvre sans cesse, vers le monde, la vie, tout ce qu’il y a de plus humain. Vers ce qui a permis de la comprendre et qu’elle a elle-même nourri, même en s’en détachant, la littérature, la philosophie, la sociologie, l’anthropologie, le cinéma ou la BD, la musique même et bien d’autres encore, toutes ces sciences ou non-sciences, ou arts divers. Rien de ce qui est économique ne peut vraiment être compris sans l’arsenal complet, inépuisable, que l’on nomme la culture.

Diversités

Daniel, ce grand spécialiste de la macro-économie, et de quelques autres sujets comme la dette publique ou l’inflation, donne à voir une économie « macro » au sens fort et plein de ce terme, en en embrassant les diversités au fil du temps et de l’espace, en la rattachant sans cesse au réel.

On comprend que Daniel Cohen ait à ce point fasciné toute cette génération de brillants économistes témoignant dans le livre d’hommages, aujourd’hui essaimés dans l’univers académique, et que de nombreux puissants du monde entier se disputent comme sources de conseils.  Car, à tous ces jeunes normaliens ou autres, ce qu’il leur proposait c’était cette extraordinaire ouverture vers un monde intellectuel donnant le sentiment qu’il permettait de tout comprendre, mais, plus exaltant encore, de pouvoir changer le monde ainsi bien compris.

Dans le livre collectif consacré aux hommages à Daniel, Julia Cagé rapporte une sorte de confession humoristique qu’il lui livra lors d’un entretien. Il s’obligea, dit-il « à sortir de cette culture » pour qui « la vérité est dans la démonstration mathématique » et fut amené à « utiliser l’économie et les mathématiques pour raconter des histoires (et) c’était formidable » 

Daniel voulait d’abord changer les  extraordinaires inégalités de ce monde et leur expansion incessante. « La tristesse face au monde qui se délite » ne peut suffire, écrit-il dans le chapitre consacré au krach écologique, il faut aussi ressentir « de la joie pour celui qui est possible », celui « en harmonie avec lui-même », certainement celui de l’égalité alliée à la liberté et la fraternité.

Michel, le frère de Daniel, dans sa postface, comme Alexandre Wickam, son éditeur, nous rappellent son envie initiale de transformer ce livre en une BD, voire en un film dont les différents chapitres seraient autant de rushs ou d’épisodes. Comme on aimerait qu’il en soit ainsi, malgré les réticences de Daniel finissant par trouver l’ouvrage « trop riche, trop savant » ! Comme l’acmé d’un merveilleux conteur d’histoires.

Daniel Cohen, l’économiste qui voulait changer le monde (collectif), Albin Michel -2024

Une brève histoire de l’économie, par Daniel Cohen (préface d’Esther Duflo) Albin Michel – 2024