Delors : le réel et l’idéal

par Laurent Joffrin |  publié le 27/12/2023

Jacques Delors a sauvé la gauche de la déroute économique et l’Union européenne de l’immobilisme. Social-démocrate d’exception, il laisse un message d’une brûlante actualité.

Il avait l’air presque penaud, Jacques Delors, dans la salle à manger de l’Obs, quand le directeur de la rédaction que j’étais lui reprochait, avec tout le respect qui lui était dû, mais avec un peu de verdeur, d’avoir jeté l’éponge dans la course à la présidentielle. Quelques jours plus tôt, le 11 décembre 1994, devant Anne Sinclair, grande prêtresse de 7 sur 7, émission-phare, il avait disserté sur le monde et la France avec la maîtrise d’un homme d’État pétri de convictions sociales, avant d’annoncer qu’il ne serait pas candidat à une fonction qu’il avait tout pour exercer, l’expérience, la conviction et le sens de la décision. L’opinion, les sondages, le PS et la gauche, tous le pressaient de se présenter : il avait néanmoins refusé, sans doute par un excès de scrupule, incertain de sa capacité réelle à gouverner.

Ainsi était Jacques Delors, qui croyait fermement en ses principes, mais pas assez en lui-même. C’est la trace qu’il laissera dans la mémoire du pays : celle d’un des rares hommes politiques qui sache mesurer ses ambitions et qui préfère les idées aux places. « Aller à l’idéal et comprendre et réel ». Sans qu’il le formule ainsi, la maxime de Jaurès était la sienne. L’exemple même du social-démocrate, qui conjugue sa volonté de justice avec un lucide examen des possibles.

Animé par la foi catholique, il est passé progressivement du centrisme chrétien au socialisme dans la liberté. Dans son milieu – modeste – on ne fait pas d’études supérieures. Il entre, sur l’injonction de son père, comme stagiaire à la Banque de France. Un labeur acharné d’autodidacte le pousse d’échelon en échelon, en même temps que dans la hiérarchie de la CFTC, plaidant avec Paul Vignaux pour la laïcisation du syndicat qui deviendra la CFDT. Pierre Massé, commissaire au Plan, repère ce fonctionnaire féru de social qui professait déjà des idées arrêtées sur le dialogue et la nécessité du compromis. Dans cette administration intellectuelle et concrète, il excelle, avant d’être appelé par Jacques Chaban-Delmas à Matignon. Avec Simon Nora, l’ancien résistant inspecteur des Finances, il inspire Chaban premier ministre dans son projet de « nouvelle société ». Agacé par l’ardeur réformatrice de ces deux mendésistes, Pompidou met fin à l’expérience. Delors se rapproche de la gauche et de son nouveau leader François Mitterrand, à qui il offre sa caution d’économiste compétent. En 1981, il devient ministre de l’Économie et des Finances, chef de l’aile réaliste du gouvernement d’Union de la Gauche.

L’idéal et le réel : il accompagne les grandes réformes de 1981, qui améliorent d’un coup la condition des défavorisés ; mais il comprend vite que des dépenses excessives dans une conjoncture contraire, alliées à un étatisme impérieux qui a nationalisé toutes les banques et la moitié de l’industrie française, envoient la gauche dans un mur financier. Tel Léon Blum en février 1937, il demande publiquement « une pause » et prêche pour le redressement budgétaire. Colérique à ses heures, bourreau de travail opiniâtre, toujours prêt à démissionner si ses convictions sont heurtées, il sauve la gauche de l’habituel dérapage économique et lui donne un brevet de longévité.

En 1983, il est avec le Premier ministre Pierre Mauroy l’artisan du « tournant de la rigueur ». Aujourd’hui, la gauche radicale voit dans ce virage réaliste une reddition au capital. Elle se trompe : Delors démontre à Mitterrand qu’une sortie du système monétaire européen imposerait une rigueur encore plus dure que le choix de l’Europe. Mitterrand lui propose Matignon, mais il demande trop : il veut être aussi ministre des Finances pour contrôler directement la nouvelle politique économique. Mitterrand reconduit Mauroy avant de nommer Fabius.

En 1985, libéré de ses fonctions ministérielles, poussé par Helmut Kohl qui apprécie sa fermeté, Delors est nommé président de la Commission européenne. Pendant dix ans, ses convictions profondes et son labeur de moine-soldat en font l’architecte de l’Union. Il donne à la fonction un prestige inédit, né une nouvelle fois de son ardeur réformatrice. Il fait voter l’Acte unique, qui ouvre la voie à la libre circulation en Europe, et le Traité de Maastricht qui renforce l’union économique et politique. Après la réunification allemande, il élabore le compromis franco-allemand qui conduira à la création de l’euro. Ainsi pendant dix ans, il incarne la marche en avant de l’Union, faisant plus pour sa cohésion que la plupart de ses prédécesseurs et de ses successeurs. Une Union – toujours ses convictions sociales-démocrates – qu’il exhorte à développer son action sociale et sa coordination économique pour relever les défis de la mondialisation. Message d’une actualité toujours brûlante…

À la fin de son mandat, en 1993, il est l’homme d’État idéal pour une gauche qui cherche un successeur à François Mitterrand. Chaleureux quoique timide, amateur de football et de jazz, fidèle et exigeant en amitié, doué d’un talent pédagogique rare, il plaît à l’opinion. Au sein d’un PS affaibli par la fin du second septennat, il est promu par les clubs Témoins qu’anime un certain François Hollande. Issu de l’aile gauche, Henri Emmanuelli se rallie néanmoins à sa candidature. Ses projets de réforme sociale et de redressement économique correspondent à la situation du pays. Face à une droite qui hésite entre Chirac et Balladur, la route de l’Élysée s’ouvre devant lui.

Mais là encore, les principes l’emportent sur l’ambition. Il doute de lui-même et d’une gauche engoncée dans ses certitudes. Il déclare forfait, permettant à Lionel Jospin de reprendre le flambeau. « Parfois, oui, je regrette de ne pas avoir osé, j’ai peut-être eu tort. », confiera-t-il plus tard à un journaliste du Monde. Un regret partagé par toute la gauche du réel. Reste un double héritage : celui du réformateur social soucieux à la fois de la crédibilité économique et du sort des classes populaires, celui de l’Européen qui a doté l’Union d’une assise pérenne et solide.