Des jeeps pour les Soviets

par Pierre Feydel |  publié le 03/02/2024

Vladimir Poutine commémore le 80e anniversaire de la victoire de Stalingrad. Moscou s’est empressé d’oublier la formidable aide matérielle américaine accordée à l’Armée rouge de 1942 à 1945. Même Staline reconnaissait que sans elle…

Anonyme. Mémorial de Caen

Constantin Rokossovski, maréchal de l’Armée rouge, l’homme dont les troupes ont reçu la reddition des Allemands à Stalingrad a parcouru les champs de bataille de la Volga à l’Oder dans une petite jeep Willys fabriquée, sans doute, dans l’usine de Toledo (Ohio). Le véhicule trônait dans le Musée des alliés et du prêt-bail à Moscou où étaient conservées des preuves matérielles des contributions américaines à l’effort de guerre soviétique. Ce lieu rappelant des alliances contre-nature selon la doxa poutinienne a, bien sûr, était fermé.

Pourtant, l’aide des alliés particulièrement des États-Unis aux Soviétiques très sérieusement malmenés par l’offensive allemande du 22 juin 1941 a été massive. Au point que Joseph Staline lui-même, portant un toast lors de la conférence de Téhéran en décembre 1943, déclarera : « les États-Unis… sont un pays de machines. Sans ces machines obtenues par le biais du programme prêt-bail, nous aurions perdu cette guerre. » Dans ces mémoires, Nikita Kroutchev, confirme que le dictateur était convaincu que, sans l’aide américaine, les Soviétiques n’auraient pu vaincre.

En mars 1941, le Congrès américain a adopté la loi « lend-lease » (prêt-bail) qui autorise le président à vendre, céder, échanger, prêter du matériel de guerre et toutes marchandises aux états dont « la défense était jugée vitale pour la défense des États unis ». On livre au pays, lequel paiera plus tard. En réalité, les États-Unis ne pensent pas récupérer grand-chose. Les dettes ne seront jamais payées. Le prêt bail s’adressait d’abord aux Britanniques, seuls face à Hitler depuis juin 40. Les États-Unis étendent son bénéfice à Moscou, avant qu’eux même soient en guerre avec l’Allemagne, après Pearl Harbor, en novembre 1941.

L’ « arsenal de la démocratie » va donner toute sa mesure. En trois ans et demi, il va fournir aux Soviétiques : 409 526 véhicules dont43728 jeeps et 152 000 camions Studebackers , les fameux GMC, 14 798 avions dont 4952 chasseurs P39 Airacobra et autant de Curtis P40 et de bombardiers Douglas A20, 8 000 tracteurs et remorques porte-chars, 13 000 chars essentiellement des Sherman, 28 000 émetteurs-récepteurs radio et 416 000 téléphones de campagne, 60 radars…

Mais sont acheminés aussi des fusils, des munitions, des explosifs, du cuivre, de l’acier, de l’aluminium, des médicaments, des tonnes de matériel ferroviaire et des centaines de navires de combat ou de transport, sans compter 1,5 million de couvertures, 15 millions de paires de brodequins, 100 000 tonnes de coton, 2,7 millions de tonnes de carburants, 4,5 millions de tonnes de denrées alimentaires.

Les Américains vont même jusqu’à expédier en Union soviétique une usine de pneus Ford complète. Le matériel américain plus fiable, parfois plus performant que l’équivalent russe est très apprécié sur le front. Il arrive par convois maritimes dans le port d’Arkangelsk près de la mer Blanche au nord-ouest du pays.

D’autres matériels gagnent, toujours par mer, le port d’Abadan en Iran sur le golfe Persique. Puis équipements ou fournitures sont acheminés par voie terrestre à travers la Perse jusqu’à la frontière soviétique. Un couloir aérien est aussi mis en place entre l’Alaska et la Sibérie toute proche. En tout, l’aide représentera en valeur 11,3 milliards de dollars de l’époque, soit quelque 190 milliards d’aujourd’hui. L’aide militaire de Washington à l’Ukraine s’établit pour le moment a un peu plus de 46 milliards de dollars.

Pierre Feydel