Dominique de Villepin : dérapage ou divergence ?

par Valérie Lecasble |  publié le 02/12/2023

L’ex-Premier ministre a pris une position sur Israël qui choque la communauté juive qui l’accuse d’antisémitisme. Hubert Védrine défend un « homme du Sud global »

L'ancien Premier ministre français Dominique de Villepin- Photo JOEL SAGET / AFP)

Elles s’appellent Susan Sarandon et Bella Hadid. L’une est l’actrice qui a fait pleurer l’Amérique dans « Ma meilleure ennemie ». Ex-militante pour Bernie Sanders, elle est adepte de théories du complot et soutient la cause palestinienne : pour cela, elle a été exclue de l’agence renommée d’artistes UTA basée à Beverly Hills en Californie. L’autre est une jeune, belle et fragile mannequin, fervente défenseuse de la cause palestinienne, elle a perdu beaucoup d’opportunités professionnelles.

Ces deux femmes sont celles que Dominique de Villepin a prises en exemple pour justifier les propos qu’il a tenus sur le plateau de Yann Barthès dans l’émission « Quotidien » sur TMC, à savoir « pour les stars d’Hollywood, on voit à quel point la domination financière sur les médias et le monde de la culture pèse lourd. Les contrats s’arrêtent. (..) La règle financière pèse malheureusement aussi en France. » La suite est connue : « L’antisémitisme se déchaîne », réagit Jacques Attali; « Ses mots désignent les juifs comme le parti de la finance internationale », fustige Yonathan Arfi, Président du CRIF; « Ces propos me choquent », conclut le patron de LR, Éric Ciotti.

 « Quotidien » s’interroge : les propos de Dominique de Villepin ont-ils été tronqués ou à minima interprétés ? Car jamais l’ancien Premier ministre n’a accolé l’adjectif « juif » à l’expression « domination financière », qu’il a effectivement employée. Ce mot de « juif » figure pourtant en grosses lettres sur les bandeaux des chaînes d’information lors des commentaires sur les propos tenus.

Défense

« En France, tout est convulsions, agitation, exagération, mots pris de travers et antagonisés », s’agace Hubert Védrine, qui assume une position proche de son homologue ex-ministre des Affaires étrangères. « Est-il possible de critiquer le sionisme messianique et le gouvernement d’extrême-droite sans être antisémite ? », s’énerve pour sa défense Dominique de Villepin, avant de se justifier : « Non, je n’ai jamais eu de contrat avec le Qatar ». Maurice Lévy n’est pas convaincu : « L’antisionisme n’est que le déguisement de l’antisémitisme ! », s’indigne le charismatique Président de Publicis.

Le mal est fait. La rumeur court dans les dîners en ville, Dominique de Villepin fricoterait avec le Qatar. « Les intérêts font dévier la boussole », commente sérieusement un haut responsable juif.

Hubert Védrine réfute cette interprétation : « Dominique de Villepin est un homme du Sud global. Il est né au Maroc, a vécu au Venezuela, en Inde. Il a une culture différente de la classe politique française. Il tient compte de ce qu’il entend pendant ses voyages. Ce qui peut choquer certains en France est une banalité dans le reste du monde. » L’idée sous-jacente est que l’Occident s’est aligné sur Israël : l’influence d’Israël sur le monde est considérable, toute personne qui critique Israël est taxée d’être antisémite. « À Harvard, où des étudiants défendent la cause palestinienne, des milliardaires juifs américains ont menacé, pour cette raison, de supprimer les dons. À Hollywood, il y a toujours eu une idéologie dominante, en général manichéenne, sur les sujets géopolitiques », conclut Hubert Védrine.

Mandaté par Jacques Chirac pour représenter la position de la France, Dominique de Villepin avait surgi sur la scène politique en 2003 lors de son discours à l’ONU, qui argumentait le refus de la France d’entrer en guerre contre l’Irak. Vingt ans plus tard, à l’occasion de l’attaque du Hamas sur Israël, il a tenté un retour dans le débat public sur une ligne plus proche des États du Sud que de l’Occident, du gaullo-mitterandisme que du soutien au gouvernement israélien. Une position qui détonne dans la France d’aujourd’hui.