Écologie : les leçons d’une défaite

par Laurent Joffrin |  publié le 04/02/2024

La victoire des agriculteurs est accueillie par les bruyants applaudissements de la droite et de l’extrême-droite. La dénonciation de « l’écologie punitive » a montré son efficacité. Les partisans de la mutation écologique doivent en tirer les conséquences.

Le Figaro se réjouit que Macron « tourne le dos à l’écologie punitive » ; les médias Bolloré fustigent les « idéologues » verts et vouent aux gémonies l’Europe du « Green Deal » ; la droite, si prompte à dénoncer les manifestations illégales quand elle sont le fait d’organisations de gauche, soutient les agriculteurs sans nuances et jette un voile pudique sur les méthodes des paysans en colère, pourtant tout aussi contestables que celles du « Soulèvement de la Terre » ; l’extrême-droite en rajoute sur les normes édictées par l’Union européenne et sur « la bureaucratie bruxelloise ». Plus net encore : le populisme nationaliste tire à boulets rouges sur toute stratégie verte au nom de la défense de l’identité paysanne. La gauche, en revanche, certes un peu embarrassée, soutient aussi le mouvement mais reste critique dès qu’il s’agit de faire droit aux revendications anti-écologiques de la FNSEA ou des Jeunes agriculteurs.

Aucun doute : le mouvement des agriculteurs a réactivé une nouvelle fois l’opposition droite-gauche que le macronisme avait prétendu dépasser. La droite voit d’un bon œil les reculs écologiques imposés par la FNSEA. La gauche met l’accent sur le revenu des agriculteurs, sur les excès du libre-échange, mais défend en même temps les mesures prises à Paris et à Bruxelles en faveur de l’environnement et plaide, dans sa composante réformiste, pour une « agroécologie » seule capable de rallier le monde paysan à la lutte pour le climat.

Approfondissons : derrière ces postures divergentes, il y a là deux rapports distincts à la science. Au-delà des différences tactiques, toute la gauche, même celle qui fut longtemps productiviste, se rallie au diagnostic des savants : sans une action déterminée et corrective, le capitalisme livré à lui-même menace le climat et l’environnement, accélère le réchauffement de la planète et l’effondrement annoncé de la biodiversité, ce que d’innombrables études scientifiques ont démontré. Il faut donc imaginer une mutation agricole. La droite identitaire, au contraire, soit qu’elle reste climato-sceptique, soit qu’elle choisit, tout en se disant elle aussi préoccupée d’environnement, d’ignorer les avertissements du GIEC, se conforme sans trop le dire à l’aphorisme de Nicolas Sarkozy : « L’écologie, ça commence à bien faire ».

On le voit encore plus clairement dans l’usage très partisan qui est fait à droite du thème de « l’écologie punitive ». Certes, certains écologistes donnent des verges pour se faire battre en présentant leur programme comme une sorte d’expiation qu’il faut infliger à une humanité coupable. Mais ceux qui emploient le terme « écologie punitive » visent beaucoup plus large. Ils rejettent en fait toutes les contraintes que comporte, par définition, l’application d’un programme de préservation du climat et de la planète. La mutation écologique suppose une transformation profonde et donc des efforts, des remises en question, des restructurations. Refuser les secondes, c’est récuser la première. En ce sens, ceux qui dénoncent l’écologie « punitive » en lui donnant cette acception dénoncent l’écologie tout court. Autrement dit, quoiqu’elle en dise, la droite est, dans les faits, hostile à l’écologie, ce que l’on constate dans toutes les démocraties, en Europe et aux États-Unis. Conclusion : seule une victoire de la gauche permettra d’éviter le renvoi de la mutation écologique aux calendes grecques.

Problème : la victoire de la FNSEA dans le conflit qui vient de s’achever montre que cette rhétorique est efficace. Il ne suffira pas d’opposer à ce climato-scepticisme plus ou moins avoué un programme écologique radical et vertical qu’on imposerait à coups de décrets tombés d’en haut, aussi argumenté soit-il. Il faut convaincre et réunir ensuite une majorité politique. C’est-à-dire, sans nier les contraintes, proposer une politique d’accompagnement qui permette de les surmonter, notamment auprès des classes défavorisées. La mutation écologique ne se fera pas sans le peuple. C’est la loi de la démocratie.