Égypte : le couloir de la guerre ?

par Emmanuel Tugny |  publié le 21/02/2024

Un embrasement mondial inédit tient peut-être à l’intégrité d’une bande sablonneuse de 100 mètres de large sur 14  kilomètres de long : le couloir de Philadelphie

Des Palestiniens déplacés près de la barrière frontalière entre Gaza et l'Égypte, le 16 février 2024 à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza. Près de 1,5 million de Palestiniens déplacés sont coincés à Rafah, soit plus de la moitié de la population de Gaza, et cherchent à s'abriter dans un vaste campement de fortune près de la frontière égyptienne - Photo MOHAMMED ABED / AFP

Situé à la limite nord-est de la péninsule du Sinaï, il marque la séparation entre l’Égypte d’al-Sissi, réélu en décembre dernier, et la bande de Gaza, en bordure de la ville de Rafah. L’Égypte, que l’on veut assagie, fut, jusqu’aux accords de Camp David de 1978 signés, sous l’égide de Carter, par Begin et Sadate (assassiné en 1981 par les Frères musulmans), l’ennemi le plus acharné du jeune Israël, qui la défit en 1949, 1967 et 1973.

Or, Netanyahou a fait de Rafah la nouvelle cible d’une stratégie dont on ignore si elle vise l’éradication du Hamas, la réalisation du « grand Israël » ou l’épuration ethnique promue par certains ultras de sa majorité, tels les sinistres Smotrich et Ben-Gvir, qui rêvent d’envoyer les Gazaouis… au Congo. Ceux qui ont du cœur s’alarment, ceux qui ont l’Histoire régionale en tête s’inquiètent en sus.

L’Égypte sunnite et frèriste (el-Banna, le grand-père de Tariq Ramadan, y créa en 1928 la Société des Frères musulmans) vit sous la coupe policière, unanimement dénoncée par les ONG, d’un al-Sissi biberonné par l’Occident et le Golfe, également oublieux du coup d’État par lequel il mit fin à la douloureuse expérience Morsi de 2011-2013.

Elle ne « tient » sa population qu’en la soumettant à une double coercition : elle emprisonne et torture sans procès les plus radicaux des barbus, comme sut le faire Nasser, et dans le même temps, au nom des plus modérés d’entre eux, elle harcèle ce milieu artistique et intellectuel dissident qui fit sa réputation des années 50 à 2000, au temps des gloires de Youssef Chahine, Fayrouz, Oum Kalthoum, Nadia Lotfy ou Naguib Mahfouz … Elle musèle son opposition politique en lui donnant des gages de stabilité et de viabilité économique, pratiquant un multipartisme de façade.

Qu’un afflux de gazaouis pro-Hamas passe le couloir de Philadelphie et le mur qui le longe, qu’une roquette israélienne tombe dans le Sinaï, que demeurera-t-il, sous la double pression de la rue cairote frériste et d’une société civile progressiste – à l’affût de tout signe de faiblesse du régime de Sissi – de son autorité ?

Si l’intempérance d’Israël, remettant les accords de 1978 en cause, fait de la place Tahrir la proie de ces « Tamarrod » ( rebellions ) massifs qui mirent fin à deux régimes en deux ans, que restera-t-il de la neutralité égyptienne actuelle ?

Si elle s’effondre sous le poids de la solidarité arabe couplée à la volonté d’émancipation d’une société placée sous le boisseau, qu’adviendra-t-il ?

Si l’Égypte « s’orientalise », si elle soutient pleinement le Hamas, si elle entre dans la danse anti-israélienne aux côtés de l’Iran et de la Turquie réjouie, si, ce faisant, elle déstabilise Syrie, Liban, Yémen, Libye et Jordanie, convertit les populations sunnites tenues en laisse à Doha, Ryad ou Abu Dhabi, renforce les positions des islamistes subsahariens (Soudan, Tchad, Niger…), il est bien à craindre, le jeu des alliances internationales larges opérant de surcroît, que le couloir de Philadelphie aura constitué le plus court chemin vers une crise mondiale sans précédent.

Emmanuel Tugny

Journaliste étranger et diplomatie