Élections à Taiwan : Pékin en ombre chinoise  

par Emmanuel Tugny |  publié le 13/01/2024

Anti chinois, Lai Ching-te, le nouveau président élu avec 41,1% des voix, sait qu’il va vivre sous la menace militaire du grand voisin. Un conflit que tout le monde redoute, mais dont personne ne veut. Même pas Pékin…

Lai Ching-te salue la foule après avoir été élu prochain président de Taïwan lors d'un rassemblement pour le Parti démocrate progressiste à New Taipei City, Taïwan, le 13 janvier 2024 - Photo by Vernon Yuen/NurPhoto

Trois candidats se disputaient la victoire à l’élection présidentielle de Taïwan samedi : le pro-chinois Hou Yu-Hi, l’anti-chinois Lai Ching-te, tous deux héritiers du Kuomingtang de Sun Yat-sen, et Ko-Wen Je, dont le jeune mouvement se pose en alternative au vieux parti créé en 1912. Lai Ching-te l’a emporté: au grand dam de la Chine. A peine élu président, Lai Ching-te s’engage à protéger l’île « des menaces et intimidations de la Chine »

Mais doit-on pour autant craindre que cette victoire précipite la guerre que la scène internationale semble à ce point redouter que son principal acteur, les USA, réoriente sa stratégie à son aune -ou fait mine de le faire pour justifier tel ou tel retrait- ? Voire…

L’Armée de libération populaire chinoise n’est certes plus le « tigre de papier » de jadis, voué aux opérations frontalières. Mais elle souffre encore de la comparaison avec les forces russes et américaines. La Chine compte dix fois moins de têtes nucléaires que ses deux rivaux mondiaux : il lui faudra attendre 2030 pour en posséder 1000 quand Russie et USA en possèdent plus de 5000. Elle ne dispose que de deux porte-avions.

Xi Jinping, qui l’a lancée dès son arrivée au pouvoir, souhaite que la modernisation de l’ALP soit achevée en 2027, à l’occasion de son centième anniversaire, mais l’effort budgétaire annuel consenti n’atteint qu’un peu plus du quart du budget américain (225 milliards de dollars contre 817)…

Des opérations ont bien été menées ici ou là, une première base extérieure a été inaugurée à Djibouti, des coopérations ont été nouées avec l’Iran, la Russie, la Malaisie, etc.

Mais Xi Jinping, le président, qui a vécu dix-sept ans sur la côte chinoise, à seulement 160 km de la frontière taiwanaise, prendra-t-il le risque d’un conflit ouvert avec une île qui ne cesse d’accroître son propre budget militaire (19 milliards de dollars en 2023) et dont les capacités d’intervention extérieure équivalaient encore à celles de la Chine en 2007, conflit qui appellerait une réaction occidentale immédiate ? S’il affiche sa volonté de réunifier, il proroge en tout cas sine die le passage à l’acte.

Et pourquoi déclencher un conflit qui obérerait l’influence commerciale, financière, technologique et institutionnelle que la Chine exerce en Afrique, au Proche et au Moyen-Orient, en Europe, sur le cyberespace, dans cet espace où elle accentue sa présence (lanceurs, satellites, vols habités…) et… dans cette Russie qu’elle soutient comme la corde le pendu en l’achetant à la découpe !

Pourquoi Pékin ruinerait-il ce dynamisme pour une entreprise au succès douteux ? Le confucianisme, qui imprègne depuis toujours la géopolitique du pays, fait en sus abhorrer à la Chine l’affrontement « chaud », auquel elle préfère « l’art d’éviter la guerre », la conquête sans coup férir.

La donne intérieure chinoise conforte aussi le doute sur la réelle capacité d’agression militaire du pays. Natalité en berne (1,28), explosion du chômage des jeunes : tout concourt à la fragilisation d’un climat qu’une menée guerrière ne manquerait pas d’aigrir.

L’élection de samedi était au fond peut-être une élection moins « sous-tension » qu’on ne le disait ici ou là.